Les femmes d’Uncharted

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Uncharted n’a pas seulement donné un nouveau souffle au jeu d’action-aventure pour la plus grande joie des vieux fans de Tintin, d’Indiana Jones et de Tomb Raider. La trilogie PS3 de Naughty Dog (et, dans une moindre mesure, l’épisode PS Vita) ont aussi donné naissance à des personnages féminins sortant de l’ordinaire.

En 2007 paraissait le premier volet de la saga Uncharted avec, en vedette, le sémillant Nathan Drake qui n’allait pas tarder à reprendre le flambeau de la grande aventure exotique des mains d’une Lara Croft alors en quête d’un second souffle. Après la pin-up athlétique créée une bonne décennie plus tôt par Toby Gard et ses compères de Core Design, c’était au tour d’un homme de reconquérir le titre d’Indiana Jones du jeu vidéo. Fallait-il conclure au retour de bâton machiste ? Les bonnes femmes aux fourneaux pendant que ces messieurs parcourent joyeusement le globe ? Pas du tout car, si Drake et son mentor Victor « Sully » Sullivan sont bien au centre des trois Uncharted parus sur PS3 (Drake’s Fortune, Among Thieves, L’Illusion de Drake) et du prequel Vita Golden Abyss, la saga possède également des personnages féminins forts et audacieux qui, la plupart du temps, échappent aux profils clichés de la demoiselle en détresse ou de la fiancée enamourée. Et qui, dans le feu de l’action, seraient peut-être bien capables de tenir tête à Miss Croft.

Elena

Elena Fisher ou la fausse naïve

C’est une caméra à la main que l’on découvre la blonde Elena Fisher dans Drake’s Fortune. La jeune journaliste américaine accompagne Drake et Sully dans leur expédition du moment. Profitant d’un moment d’inattention d’Elena, les deux hommes ne tarderont pas à la laisser en plan, mais pas avant qu’elle ait eu l’occasion de prouver que l’usage d’une arme ne lui faisait pas peur. Car telle est Elena : girl next door d’apparence (même si sa bio officielle nous apprend que c’est une émission de télé-réalité qui lui a ouvert les portes des médias), mais avec un cran fou. Elle n’aura d’ailleurs pas besoin d’énormément de temps pour retrouver « les garçons ». L’expression est d’elle qui, dans ce premier épisode, n’apprécie pas que Sully la désigne comme « la fille ». Et qui n’est vraiment pas l’oie blanche perdue loin de chez elle que l’on pourrait croire.

Plus d’une fois dans la trilogie PS3 – elle est absente du volet Vita –, Elena sera là pour tirer Nathan d’un mauvais pas. Toujours dans Drake’s Fortune, c’est ainsi au volant d’une jeep équipée d’un treuil qu’elle détruit le mur de la prison où notre héros est enfermé. Mais ce n’est que l’un des nombreux exploits de la jeune femme dont l’évolution, c’est-à-dire au fond le passage d’un rôle de simple témoin – de reporter à caméra – à une implication décisive dans l’action est l’un des fil rouge de la saga. Sauf que, justement, les choses ne sont pas si simple. Il arrive qu’Elena soit la femme que Nathan doit secourir ou protéger – elle est retenue prisonnière à la fin de Drake’s Fortune, blessée dans les dernières séquences d’Among Thieves. Il arrive aussi qu’elle soit celle qui s’entête lorsque les hommes suggèrent qu’elle devrait rester à l’abri. Ou encore qu’elle-même exprime une certaine lassitude lorsque Drake refuse de lever le pied – dans L’Illusion de Drake, surtout.

Si son personnage sert notamment à apporter une dose de comédie en général (ses échanges avec Nathan et Sully donnent du piquant aux cinématiques) et de rom-com en particulier (on se frôle, on se toise, on s’envoie des piques mais on n’en pense pas moins) avec baiser final avorté (Drake’s Fortune) ou réussi (Among Thieves) et enchaînement mariage-séparation entre deux jeux avant la re-séduction mutuelle, Elena est tout sauf une figure monolithique. Ne relevant ni de la jolie marionnette, ni du prototype psychologique (avec tout ce que cela impliquerait de réactions prévisibles), ni même du porte-drapeau féministe, elle se présente à nous dans toute sa complexité, avec ses revirements, ses contradictions. En termes de création de personnage, ce n’est peut-être pas encore de l’ordre du chef-d’œuvre littéraire mais cette Elena vaut déjà mieux que bien des héroïnes de films hollywoodiens.

Chloe

Chloe Frazer ou la vraie dure

Une Australienne brune à la voix légèrement rauque et déjà rompue à la chasse aux trésors : dès le début d’Among Thieves, Chloe Frazer apparaît comme l’antithèse d’Elena Fisher. Contrairement à cette dernière, elle n’a pas d’avenir amoureux avec Nathan Drake – ce qui ne les empêche pas de se rapprocher momentanément. En revanche, ils ont assurément un passé… Si Elena se révèle compétente dans l’action, Chloe est d’emblée donnée comme telle. Si Elena complète Nathan, Chloe le redouble : à première vue, ces deux-là sont très semblables. Mais n’aurait-elle pas aussi quelque chose de Sully ? Jouant les agents infiltrés dans Among Thieves, elle suscite parfois quelques doutes : peut-on vraiment se fier à cette femme intéressée ? Les choses seront plus simples dans L’Illusion de Drake où, en blouson de cuir rouge puis jaune ou en t-shirt près du corps, l’arme ou le volant à la main (Chloe est, nous dit et montre-t-on, une virtuose de la conduite automobile), elle est un membre de l’équipe au-dessus de tout soupçon. A ce stade des opérations, aussi, toute tension vis-à-vis d’Elena (qui s’était présentée à elle comme « le modèle de l’an dernier » lors de leur première rencontre) s’est par ailleurs évanouie, ce qui n’était pas gagné d’avance. « Avoue-le : mon cul va te manquer », assène-t-elle cependant à Nathan en le laissant avec sa blonde Américaine à la fin d’Among Thieves – car, oui, Chloe est susceptible à tout moment de dire ce genre de truc.

Aucun doute : son personnage est moins riche que celui d’Elena qui a aussi pour lui de changer davantage. Dans la saga Uncharted, Chloe se voit offrir un rôle secondaire, mais c’est précisément pour cette raison qu’elle marque les esprits – le même phénomène se produit souvent au cinéma. Il y a sa manière d’entrer en scène ou d’en sortir, son cocktail épicé de dandysme aguicheur et de pseudo-vulgarité, son allure de Lara Croft post-moderne et sarcastique qui affiche sa féminité tout en battant les hommes à leur propre jeu alors même que tout laisse penser qu’elle a d’abord été créée pour faire contrepoids à Elena et mettre en perspective le personnage de Nathan. La manière dont elle s’efface au cours de L’Illusion de Drake conduit à douter un peu de son avenir dans la série. A moins qu’elle ne revienne nous surprendre dans l’encore hypothétique mais sans doute inévitable Uncharted 4.

Katherine

Katherine Marlowe ou la mauvaise mère

Bien sûr, la sévère Katherine Marlowe n’est pas réellement la maman de Nathan Drake mais, dans les flashes-back de L’Illusion de Drake puis, plus tard, lors de leur discussion en tête-à-tête où elle l’appelle tout naturellement par son prénom – « Nathan », donc, et pas le distant « Drake » ni l’affectueux « Nate » – c’est cette place qu’elle semble occuper. En version marâtre, cependant, hautaine et cruelle là où Sully serait plutôt, symboliquement, un père adoptif coulant et vaguement irresponsable. « Sur son visage marqué par le temps se lisent des émotions extrêmes et opposées : vengeance, haine et avarice, mais aussi des pointes d’amour et de bonté, souligne Sze Jones, conceptrice des personnages d’Uncharted 3, dans le guide officiel du jeu édité par Piggyback. Ses yeux perçants trahissent une âme solitaire et blessée. »

Avec ses faux airs d’Helen Mirren, sa coupe courte blonde à effet casque et ses tenues (robe, manteau, blouson de cuir…) invariablement noires, Mme Marlowe tient à merveille son rôle de méchante en chef dans ce troisième Uncharted – à côté d’elle, ses homologues des autres épisodes feraient d’ailleurs presque pâle figure. Mais elle n’est pas à proprement parler le boss du jeu. Sa fin, en effet, n’attendra pas celle du récit et elle mourra emportée par des sables mouvants malgré la main tendue, après un moment d’hésitation, par son « fils » à qui elle tente in extremis de donner l’anneau de Sir Francis Drake qu’ils s’étaient longtemps disputé. Plus tard, Sully remettra une autre bague à Nathan : son alliance, afin de sceller sa réconciliation (et sa relation adulte) avec Elena. Fallait-il pour cela que la mauvaise mère, la femme « toxique » de sa vie disparaisse ?

Marisa

Marisa Chase ou la comparse de synthèse

Partenaire d’aventure de Drake dans Uncharted : Golden Abyss, conçu par Bend Studio et dont l’intrigue se déroule avant sa rencontre avec Elena (et sans doute Chloe), la brune Marisa Chase démontre, par comparaison, à quel point les autres figures féminines de la saga dépassent l’ordinaire vidéoludique. Sans que son personnage ne soit horriblement mal écrit, elle prend des allures de créature de synthèse conçue pour remplacer à elle seule les deux autres jeunes femmes en récupérant leurs différentes « fonctions » narratives, des séquences de flirt aux disputes de comédie en passant par les échanges dialogués destinés à transmettre au joueur des informations sur l’intrigue ou son prochain défi.

Comme Chloe, elle se présente comme une aventurière. Comme Elena, elle doit apprendre l’action – rétive aux armes à feu, elle n’accepte d’en porter une qu’à la toute fin du jeu. Comme la même Elena dans Drake’s Fortune, elle aura presque droit à un baiser de cinéma à la toute fin du jeu – mais en fait non. Et comme Nathan, dont elle est la jumelle la plus évidente, elle fait de l’aventure une affaire personnelle et, même, familiale, Marisa étant partie sur les traces de son grand-père archéologue porté disparu. Un peu trop terne, un peu trop schématique, mais c’est Naughty Dog le coupable. Avec les personnages féminins de la trilogie PS3, ses scénaristes avaient sans doute placé la barre trop haut.

(Paru dans IG n°26, juin-juillet 2013)

Erwan Higuinen

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