Papo & Yo

Papo

C’est l’histoire d’un enfant que son père bat quand il a trop bu. Pas vraiment le genre de chose que l’industrie vidéoludique a l’habitude de nous raconter, donc, mais Papo & Yo n’a rien d’un jeu ordinaire. Ouvertement autobiographique, il trouve son origine dans les souvenirs de Vander Caballero, game designer d’origine colombienne qui, après plusieurs années chez Electronic Arts, fut en 2010 l’un des fondateurs du studio indépendant Minority Media, basé à Montréal. Il y a transposé son enfance visiblement pas toujours rose dans une irréelle favela sud-américaine de synthèse – ni Brésil, ni Colombie, ni Chili, mais un peu tout ça à la fois – à travers laquelle le joueur va devoir trouver sa route. Mais il n’est pas seul : à ses côtés chemine un monstre.

La présence de la lourde créature rose à cornes est d’abord déstabilisante. Doit-on y voir une menace, un obstacle, un allié potentiel ? Au fil de ce jeu idéalement resserré (compter trois à quatre heures sans se presser pour en atteindre la fin), il sera alternativement les trois et, face à ce rôle changeant qui transgresse les règles traditionnelles du jeu vidéo, l’incertitude même fait sens, avec la sensation de vulnérabilité qui en découle. Car Papo & Yo ne nous raconte pas exactement une histoire : il nous fait plutôt partager des sentiments, expérimenter un état à travers ce qui, de son propre aveu, a permis à Caballero de s’en échapper : l’imagination et le jeu.

Car ce qu’il a à nous dire, Papo & Yo l’exprime – à quelques tardives notations insistantes près – par les moyens même du jeu vidéo, et sous l’influence flagrante de l’indépassable Ico. Nous voilà donc lâché dans un monde instable où des clés et engrenages fantômes se dessinent sur les murs, où des escaliers miraculeux apparaissent brusquement, où des maisons se déplacent pour nous construire un pont. Alors qu’une mystérieuse petite fille montre la voie, le monstre nous suit, s’arrête, s’endort. Nous regarde, nous ignore. Se laisse attirer par un fruit ou une grenouille jusqu’à l’endroit où son poids seul pourra déclencher un mécanisme salvateur. Et l’on saute, court, grimpe, scrutant les décors pour en percer les secrets. La logique est celle du rêve qui menace de tourner au cauchemar, de la métaphore prise au pied de la lettre et changée en dispositif ultra-concret, de l’allégorie modeste dont la force est décuplée par le fait qu’elle n’est pas seulement exposée mais jouée. Techniquement, Papo & Yo n’est pas exempt de défauts, sans doute à cause des moyens limités de ses créateurs. Mais cela n’a aucune importance.

(Paru dans Les Inrockuptibles n°877, 19 septembre 2012)

Papo & Yo (Minority Media), sur PS3 et PC

Erwan Higuinen

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