X-Files

The X-Files

Deux phrases, deux slogans facilement recyclables en affiches, t-shirts ou tatouages pour les plus audacieux / inconscients. « La vérité est ailleurs », ou plutôt « The truth is out there » (c’est-à-dire pas si loin, au fond), qui clôt le générique de chaque épisode. Et puis « I want to believe », « Je veux (y) croire », sous une photo de soucoupe volante, sur un poster, sur le mur du bureau que se partagent les deux agents affectés au peu prestigieux département des « affaires non classées » (les fameux X-Files, sorte de voie de garage du FBI), Fox Mulder et Dana Scully. D’un côté, une vérité à chercher. De l’autre, une croyance à laquelle se raccrocher. Entre ces deux lignes qui ne s’opposent pas nécessairement mais ne coïncident pas non plus toujours, X-Files n’a cessé de naviguer au cours de ses neuf saisons, depuis ce mois de septembre 1993 où a été diffusé sur la Fox le premier épisode de la série qui allait relancer presque à elle seule le genre science-fiction alors mal en point.

X-Files fut une série double. Il y avait, d’une part, les épisodes centrés sur une sombre et tortueuse histoire de complot extra-terrestre impliquant des membres du gouvernement américain et, d’autre part, des récits autonomes, aux tons et styles variés, sortes de moyens métrages fantastiques qui forment une épatante anthologie du genre dont ils revisitent figures, dispositifs ou mythes, des spectres aux loups-garous, des vampires aux télépathes. Quand ils ne font pas dans la prospective, par exemple en territoire cyberpunk avec les écrivains William Gibson et Tom Maddox au scénario – c’est arrivé à deux reprises. D’où, pour X-Files, une oscillation entre deux pôles télévisuels que symbolisent parfaitement deux influences majeures du showrunner Chris Carter dont c’était la première vraie série : Les Envahisseurs (pour l’ambiance parano et les visiteurs d’un autre monde) et The Twilight Zone (pour l’approche sérielle et ludique du patrimoine SF et horrifique).

C’est cette alternance qui a permis à la série de durer alors que sa « mythologie » devenait de plus en plus confuse et embrouillée (plutôt que complexe et mystérieuse, comme à ses débuts), avec enlèvements multiples par les petits gris ou leurs acolytes humains, trahisons et retournements de veste à foison, clonages et manipulations génétiques toujours plus aberrantes. Peu à peu, les épisodes indépendants de la trame générale sont ainsi devenus la principale raison de continuer à suivre X-Files alors qu’au cours des premières saisons, on les accueillait sans grand enthousiasme, espérant plutôt en apprendre davantage sur la sœur disparue de Mulder, sur cette Gorge Profonde qui transmettait de drôles d’infos douteuses à nos héros ou sur ce sinistre « homme à la cigarette » (dont on apprendra plus tard qu’il était l’assassin de John Kennedy et de Martin Luther King, rien que ça). Mieux : X-Files est devenue peu à peu une série intégrant sa propre critique, voire sa propre parodie lorsque les scénaristes en venaient à jouer dans les épisodes unitaires avec les caractères respectifs de Mulder (passionné, parfois crédule) et Scully (plus rationnelle, plus posée) ou sur le côté conspirationniste du scénario-fil rouge. Une stratégie que peu d’auteurs de séries ont depuis osé adopter (par peur de casser leur jouet ?), si ce n’est dans le registre de la comédie – Community, par exemple, est coutumier des épisodes hors-série plus ou moins ironiques et distanciés.

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Ainsi, décrire X-Files comme une série bêtement complotiste, voire politiquement douteuse (de « Trust no one » à tous pourris, il n’y aurait qu’un pas) comme cela a beaucoup été fait à l’époque de sa gloire télévisuelle, c’est n’en saisir qu’une dimension, ne prendre qu’une face en considération. Car X-Files était aussi une sorte de « Chris Carter Presents » comme, dans les années 1960, il existait Alfred Hitchcock Presents. Les extra-terrestres et tout ce qui les entoure sont peu à peu devenus une sorte de leurre, de fausse piste, voire de signe de reconnaissance partagé, façon clin-d’œil complice, avec le téléspectateur qui, au fond, était lui-même impliqué dans le complot – le but de ce dernier : tromper l’adversaire sur la nature réelle de la série. La vérité était vraiment ailleurs. Et on ne demandait justement qu’à croire – histoire de jouer à se faire peur – à ces récits de série B, aux fantômes, aux créatures étranges, aux humains dotés de pouvoirs paranormaux qui hantaient la campagne arpentée par nos amis Mulder et Scully. Lesquels, souvent, semblaient d’ailleurs avoir tout oublié de leurs préoccupations venues de l’espace. X-Files était ainsi porté par un goût pour les monstres cachés (ou pas tant que ça) dans l’Amérique ordinaire qui en faisait une sorte de descendant drive-in et globalement optimiste, plus peuple aussi, moins arty de Twin Peaks (où David Duchovny, futur Mulder, incarnait d’ailleurs fort élégamment un agent de la DEA travesti). De ce point de vue, X-Files ressemblait à un cabinet de curiosités ou à un cirque ambulant dont le passage hebdomadaire était attendu avec impatience par tous ceux qui avaient aimé (ou qui auraient aimé s’ils avaient eu l’occasion de les voir) les films de Jack Arnold, de Jacques Tourneur, de Tod Browning et, bien évidemment, par les nostalgiques de La Quatrième Dimension.

X-Files était cependant aussi encore autre chose : une comédie romantique déguisée en buddy movie (ou l’inverse). Entre Mulder et Scully, chacun guettait, sinon le baiser, du moins le geste vaguement déplacé, le regard révélateur, le signe annonciateur d’une tension érotique. « La vérité est ailleurs » (mais peut-être pas loin du tout, donc) et « Je veux croire » (que ces deux séduisantes andouilles vont finir ensemble parce que, franchement, depuis le temps…) se rencontraient une nouvelle fois sur le mode du désir étouffé et de la satisfaction (du spectateur, surtout) perpétuellement différée. Entre ces deux-là, c’est une relation bien étrange qui s’installait, tantôt fraternelle et un rien moqueuse, tantôt presque mère-fils – l’immaturité apparente étant du côté de Mulder –, parfois un peu camarades de lycée que le hasard aurait placés dans la même classe et qui chercheraient à déterminer si, oui ou non, il y a moyen de s’entendre, et plus si affinités. Mais qui mettraient des années à se rendre compte que, tout bien réfléchi, effectivement, ça vaudrait peut-être le coup de tenter un truc – pour en savoir plus, voir le deuxième (et meilleur car moins crispé sur sa mythologie usagée que le premier) long métrage dérivé de la série, X-Files : Régénération (2008) réalisé par Chris Carter lui-même. Un film dont le titre original était I Want to Believe. La (recherche de la) vérité passe au second plan et la croyance obtient le dernier mot. Croire aux chimères, aux récits qui font peur et émerveillent en même temps, aux monstres et aux extra-terrestres qui pourraient surgir de sous notre lit une fois la lumière éteinte pour nous faire du mal. Croire en ce cinéma intime qu’est parfois la télé. Croire qu’entre elle et lui, quelque chose se passe déjà. On a choisi d’y croire aussi.

(Paru dans Les Inrockuptibles, hors-série « 120 séries indispensables », mars 2014)

X-Files (1993-2002), série créée par Chris Carter

Erwan Higuinen

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