Spider : Entretien avec David Cronenberg

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Après eXistenZ, David Cronenberg avait étonné en annonçant qu’il s’apprêtait à réaliser une suite de Basic Instinct, avec Sharon Stone. Ce projet plus qu’intriguant n’ayant pas abouti, c’est avec Spider qu’il a fait son retour, au dernier festival de Cannes et ce mois-ci dans les salles. Un film a priori plus proche de ses précédents mais qui surprendra ceux qui, d’une œuvre de Cronenberg, attendent qu’elle soit avant tout une collection d’horribles métamorphoses corporelles. Car, dans la lignée de Faux-Semblants, le voyage est ici davantage mental que physique, sur les pas ou dans la tête d’un homme obsédé par un traumatisme ancien qui, dans un Londres irréel et gris, revit et revoit des scènes de son passé, où il figure désormais avec (ou à la place de) l’enfant qu’il fut et dont il ne peut se détacher. Dans le rôle de cet être instable répondant (dans une langue difficilement déchiffrable) au nom de Spider, humain courbé et comme retourné sur lui-même, le Britannique Ralph Fiennes est prodigieux. Cauchemar à la fois freudien et kafkaïen, film-toile d’araignée où le spectateur lui-même reste pris au piège, Spider est sourdement impressionnant, insidieux, brillamment tortueux. Après l’homme-mouche (La Mouche, 1986) et l’homme-papillon (M. Butterfly, 1993), voici donc l’homme-araignée, figure tragique et grotesque qui n’a vraiment rien d’un Spider-Man. Et qui pourrait bien être la plus difficile à oublier de toutes les créatures de David Cronenberg.

Qu’est-ce qui vous a décidé à réaliser Spider ?

J’avais lu le scénario de Spider avant de commencer à travailler sur Basic Instinct 2 mais, à l’époque, nous n’avions pas de financement. Le scénario m’avait été envoyé par quelqu’un de Toronto que je ne connaissais pas. Dans ces conditions, je n’y aurais pas prêté attention s’il n’avait pas été accompagné d’une lettre de l’agent de Ralph Fiennes assurant qu’il était décidé à interpréter le rôle principal. Puis Basic Instinct 2 est arrivé, mais le projet s’est écroulé pour différentes raisons, la principale étant la menace d’une grève des acteurs. Je m’étais installé à Santa Monica, Sharon Stone était disponible, mais nous avions du mal à trouver la vedette masculine. Nous avons manqué de temps, et le film ne s’est pas fait. Je suis alors revenu à Spider.

Vous n’avez pas l’habitude de choisir vos films en fonction d’un acteur.

C’est vrai. En général, je préfère ne pas penser à un acteur pour que le personnage puisse se développer dans mon esprit. Après seulement, j’essaie de trouver le comédien qui lui correspond le mieux. Mais j’avais déjà essayé de travailler avec Ralph Fiennes par le passé, et cela n’avait pas pu se faire. Je m’intéressais à lui, et j’étais intrigué de voir de quel genre de film Ralph demanderait à son agent d’annoncer qu’il voulait le faire. Car c’est une pratique très inhabituelle : en temps normal, un agent ne met jamais cela par écrit. Après avoir lu deux pages du scénario, je ne pouvais imaginer personne d’autre que Ralph dans le rôle.

Avez-vous beaucoup modifié ce scénario ?

Patrick McGrath, en adaptant son propre roman, l’avait déjà transformé, réinventé pour le cinéma. Ensuite, nous avons procédé par soustractions, en retirant des choses dont je pensais qu’elles ne fonctionneraient pas. Dans le roman, il y a beaucoup d’hallucinations, des voix, du sang, des insectes. Le genre de choses que les gens pensent que j’aime, en fait… Par exemple, Spider enfant coupait une pomme de terre, et du sang s’écoulait. Je ne l’ai pas filmé parce que je me suis rendu compte que c’était une scène d’un autre film. Peu à peu, s’il est vivant, le film se révèle à vous.

Où l’histoire se passe-t-elle ? Dans l’esprit de Spider ?

La façon dont nous représentons Londres n’est pas du tout réaliste. Même dans les années 40 ou 50, vous n’auriez pas pu trouver des rues aussi vides. Lorsque nous tournions avec des figurants et des voitures, cela semblait faux. Je les ai alors retirés un à un jusqu’à ce que Spider reste seul. Avec le recul, je pense que le film est très expressionniste, par la manière dont le décor et ses aspects physiques expriment l’état mental du personnage principal. Mais cela ne se produit pas d’une manière strictement hallucinatoire : il y a un équilibre entre ce que l’on pourrait dire réaliste et ce qui relève de l’hallucination. C’est sur ce fil que se débat l’esprit de Spider. Lorsqu’il marche dans la rue, c’est une expression de sa solitude et de son incapacité à entrer en relation avec les autres plutôt qu’une représentation de ce que vous verriez dans cette rue.

Qui est Spider ? Dans certaines scènes, il agit un peu comme un cinéaste.

C’est vrai. Je n’y avais pas pensé sur le moment mais, d’une certaine façon, il met en scène ses propres souvenirs d’enfance. C’est une chose que nous faisons tous : les souvenirs ne sont pas un film documentaire que vous pouvez vous repasser et retrouver identique à chaque fois. C’est une création, c’est de l’art. Nous réalisons le film de nos souvenirs, puis nous le montons, le remontons, le retournons sans cesse.

Il arrive souvent, dans le film, que l’homme et l’enfant qu’il a été soient réunis dans le même plan.

Je pense que c’est psychologiquement juste. Le passé est relié au présent et au futur. La mémoire est l’identité. Sans mémoire, vous n’avez pas d’identité. Pourtant, la mémoire est une chose que nous réinventons sans cesse, ce qui signifie que nous recréons constamment notre identité. On aime croire que l’identité est une chose stable et que, chaque matin au réveil, c’est toujours vous. Mais, chaque jour, vous devez vous créer à nouveau, vous souvenir de qui vous êtes, de qui vous êtes censé être. Beaucoup de volonté et d’énergie créatrice entrent en jeu dans la constitution d’une identité. Lorsque je dis : « Spider, c’est moi », je le pense de façon littérale. En lisant le scénario, je l’ai très vite senti. Il suffit d’un problème médical ou financier, d’un traumatisme émotionnel, d’une perte énorme, d’une guerre, et vous vous retrouvez errant dans la rue, vous parlant à vous-mêmes d’une manière que personne ne peut comprendre… Spider est aussi l’archétype de l’artiste, un homme qui crée dans une langue que lui seul peut comprendre. Tous ces éléments se rejoignent.

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Est-ce que vous vivez toujours avec Spider ?

Oui, il est très difficile de s’en débarrasser. Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils continuaient à penser à lui longtemps après avoir vu le film. Ils n’oublient pas Spider. C’est très mystérieux…

Le film fait parfois penser à Mulholland Drive de David Lynch.

Même si les deux films reposent sur la mémoire et l’hallucination, ils sont très différents. Mais ils sont moins éloignés que la plupart des films hollywoodiens ne le sont de l’un ou de l’autre.

Vous sentez-vous proche de Lynch ?

Sur certains points, oui, mais sur d’autres, pas du tout. Il est très obsédé par Hollywood, les films, la culture pop. C’est très américain, et je suis bien loin de tout cela. C’est une différence essentielle entre nous. D’une certaine manière, tous les films de Lynch parlent du cinéma, pas les miens.

Envisagez-vous de revenir à Hollywood ?

Pas vraiment. Basic Instinct 2 aurait pu surprendre… De temps en temps, un bon film sort d’Hollywood. On sait donc que c’est possible. Si toutes les conditions étaient réunies, je ne dirais pas automatiquement non. Mais je ne suis pas très optimiste…

Vous ne recevez pas de propositions des studios ?

Certains m’envoient des scénarios, mais la plupart sont très mauvais. Je pourrais obtenir de plus gros budgets et gagner plus d’argent si je les tournais, mais ce ne serait pas une consolation si le film tournait au désastre. Si vous faites un film qui coûte 50 millions de dollars, vous savez qu’il doit rapporter de l’argent. Tim Burton se plaint parfois d’Hollywood, mais il connaît le jeu. S’il voulait tourner un film de 4 millions de dollars avec une totale liberté, il n’aurait aucun mal à trouver les financements. Il sait quel jeu il joue.

Comment a été reçu Spider en Amérique ?

Il a été présenté aux festivals de Telluride, aux Etats-Unis, et de Toronto. Les réactions ont été très bonnes, en particulier de la part des critiques, ce qui est crucial pour ce genre de film. De manière évidente, Spider n’est pas un film mainstream. Je pense qu’il aura plus de succès en France que nulle part ailleurs.

Vous ne pensez pas qu’aux Etats-Unis, il peut plaire à ceux qui vont voir les films de M. Night Shyamalan ?

Non. Sixième Sens est une imposture. Ce n’est qu’un film d’horreur très ordinaire qui dit sans cesse au public ce qu’il doit penser et ressentir. Spider est pour moi un film très différent, qui ne prend pas le spectateur par la main, qui ne le nourrit pas à la petite cuillère. Shyamalan est un pur produit d’Hollywood. Ce qu’il désire avant tout, c’est être populaire. Mais il se voit aussi comme un artiste, et les deux ne vont pas bien ensemble. Je ne peux pas imaginer que les habitants des petites villes américaines qui aiment Sixième Sens aillent voir mon film. Spider ne sera sans doute même pas montré dans ces petites villes.

(Paru dans Numéro 38, novembre 2002)

Spider (2002) de David Cronenberg

Erwan Higuinen

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