Au fil du câble : Anderson, Stahl, Francis, Burnett, Minnelli

BottleRocket

Bottle Rocket (1996) de Wes Anderson, sur Cinéfaz.

Objet d’un culte discret outre-Atlantique, le premier film de Wes Anderson n’était jamais parvenu jusqu’à nous. Mais ce modèle de cinéma minutieux, conçu par Anderson avec Owen Wilson (également co-scénariste de Rushmore et de La Famille Tenenbaum) et interprété par ledit Wilson et son frère Luke, se voit offrir un heureux repêchage télévisuel. Comédie vaguement policière, Bottle Rocket est d’abord une affaire d’alliances (amicales, amoureuse) et de petites touches – mais sans retenue – qui prennent le pas sur les « programmes » (de vie) initialement présentés par l’un des personnages. En équilibre subtil entre épopée semi-burlesque miniature et collection de scènes au bord de précipices divers (le drame, le ridicule, la folie…), le film repose sur le plaisir d’être (tout bêtement) ensemble. D’un côté à l’autre de la caméra, dans le champ, effondrés sur le bas-côté, peu importe : ce qui fut (vécu, filmé) est inaltérable. Ce programme de cinéma en vaut bien d’autres.

LeaveHerToHeaven

Péché mortel (Leave Her to Heaven, 1945) de John Stahl, sur Cinétoile.

Pour ceux qui les auraient ratés le mois dernier sur France 3 au début du beau cycle film noir du Cinéma de minuit (en mars, ne pas manquer La Griffe du passé de Tourneur et le peu connu Lame de fond de Minnelli), Cinétoile réunit Laura de Preminger et Péché mortel de Stahl pour une soirée Gene Tierney à se damner. Péché mortel est un mélodrame noir aveuglant, un film-glissement insidieux, de la passion amoureuse à la folie criminelle pour une femme rêvant de fusion avec son mari qui se révèle plus désireux de fondre leur couple dans sa famille presque ordinaire. Après la séduction viennent l’inaction, la vacance, l’éloignement, qui nourriront l’obsession désespérée. Mais de quel péché mortel est-il question ? De celui que commet la jeune épouse pour éliminer ceux qui se dressent entre son homme et elle ? Ou de celui de l’homme qui, absurde, se laisser aller à regarder ailleurs que dans les yeux de Gene Tierney ?

Creeping

La Chair du diable (The Creeping Flesh, 1973) de Freddie Francis, sur CinéCinéma Succès.

La dernière fois qu’on a entendu parler de Freddie Francis, c’était pour The Straight Story de David Lynch, qui avait su convaincre le chef opérateur anglais octogénaire d’oublier une préretraite bien méritée après une vie de cinéma aux côtés de Michael Powell, John Huston, Jack Clayton, Martin Scorsese. On connaît moins la vingtaine de films fantastiques réalisés par Francis lui-même, comme cette Chair du diable qui, bien que produite hors de la Hammer, reprend les préceptes et les stars – Christopher Lee et Peter Cushing – de la compagnie où officia Terence Fisher. Autour d’un squelette sur lequel la chair « repousse », le film suit une hypothèse : et si le mal était une maladie ? Et si venait le temps d’une transsubstantiation démoniaque ? Au cœur de l’horreur, le suspense médical est contaminé par un mélo familial qui triomphe de la netteté scientiste. L’effet de brouillage naît d’un art presque dandy de la performance outrancière. Il n’y a plus de bien et de mal, seulement de bonnes et de mauvaises scènes.

SleepWithAnger

La Rage au cœur (To Sleep With Anger, 1990) de Charles Burnett, sur CinéCinéma Auteur.

Figure majeure du cinéma noir d’Amérique, Charles Burnett travaille désormais surtout pour la télé, et ses films se font rares. Raison de plus pour redécouvrir La Rage au cœur, film qui tangue (avant de basculer) lorsqu’un homme venu du passé, semi-prêcheur blues faussement effacé, s’immisce dans une famille de la classe moyenne. Alors s’annonce un défilé feutré de revenants. Une vieille violence bâille en se réveillant. D’antiques conflits cherchent une nouvelle incarnation. Vous l’avez reconnu ? Ce n’est pas dit, mais c’est Staggerlee, héros d’une libération rageuse, sauvage et irrécupérable dont le spectre hante toute la culture noire du vingtième siècle. Pour le connaître mieux, écouter Robert Johnson ou du gangsta rap, ou revoir les combats de Mohammed Ali, ou les sommets de la blaxploitation. Et lire le chapitre sur Sly Stone du Mystery Train de Greil Marcus, indispensable.

MadameBovary

Madame Bovary (1949) de Vincente Minnelli, sur TCM.

Qui a dit : « Madame Bovary, c’est moi » ? Judy Garland dans Meet Me in Saint Louis ? Leslie Caron dans Gigi ? Gene Kelly dans Un Américain à Paris ? Le triste héros de Tea and Sympathy ? Dans une scène ou une autre, tous auraient pu le clamer, à tort ou à raison, au point que face à cette adaptation du roman de Flaubert, on ne sait plus s’il faut parler du bovarysme de Minnelli ou dire d’Emma B. qu’elle a toujours été minnellienne. Interprétée par Jennifer Jones et filmée par l’auteur de Comme un torrent, elle est certes plus midinette que nature, avec ses photos de magazines aux murs de sa chambre, écarquillant les yeux devant son reflet au cours du seul bal où elle se voit comme celle qu’elle rêve d’être. Mais c’est bien elle, pas de doute, qui se cogne aux vitres trompeuses. Elégant, le film est en noir et blanc, mais on y a vu plein de couleurs. Madame Bovary, c’est le spectateur.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°577, rubrique « Au fil du câble », avril 2003)

Erwan Higuinen

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