Chungking Express

Chungking

Dans Hong-kong l’agitée, Chungking Express raconte des histoires de jeunes gens et jeunes filles livrés aux affres de la solitude en milieu urbain. Et c’est franchement réjouissant. Le film est formé de deux intrigues successives à peine reliées, qui se croisent sans s’attarder.

Pourtant, des correspondances apparaissent, des éléments se répètent. On verra ainsi deux fois un flic récemment plaqué en train de s’alcooliser dans un bar, deux fois une fille s’endormir soudain dans la chambre d’un homme. Mais si le premier homme, désemparé, passe la nuit entre junk food locale et télé, le second, lui, s’endort paisiblement aux côtés de sa belle, façon de suggérer que ces deux-là pourraient bien avoir un avenir.

Puisque les conversations se font rares, on se raconte des histoires (les voix off successives) ou on met de la musique très fort. Mais surtout, dans un espace marqué par l’absence et pourtant bien encombré, Wong Kar-wai invente un rapport ludique au monde. Qui peut consister à entrer chez les gens en leur absence pour y apporter quelques améliorations ­ remplacer une paire de tongs bleues par les mêmes en rouge ou ajouter des poissons dans l’aquarium ­ ou encore, comme plus personne ne se parle, à engager la conversation avec une savonnette, une serviette ou un Garfield en peluche. L’esthétique du film obéit au même désir de tout oser, du défilement accéléré ou ralenti des images, au simple enregistrement du mouvement des corps.

Parallèlement à cette hétérogénéité de la matière du film, le montage révèle l’une des obsessions de Wong Kar-wai : le temps, insaisissable entre souvenirs envahissants (les flashes-back traités sur le même plan que le présent du récit) et projection dans l’avenir (« Dans 57 heures, je serai amoureux de cette femme » est l’une des premières phrases du film). D’un plan l’autre, on avance d’un instant, d’un jour ou d’une année, emporté dans le mouvement de Chungking Express.

(Paru dans Libération du 21 avril 1997)

Chungking Express (1994) de Wong Kar-wai

Erwan Higuinen

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