Fez

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On s’est beaucoup réjoui de l’essor du jeu indépendant. Des possibilités nouvelles de s’exposer que lui apporte le téléchargement – les développeurs fauchés s’émancipent des éditeurs et distributeurs établis. Des ouvertures que lui procurent les évolutions technologiques – la 2D n’est plus nécessairement le signe d’un manque de moyens mais peut être synonyme de choix esthétique. Fez est la meilleure preuve qu’il y a de l’espoir, mais aussi que tout n’est pas encore gagné. Car il a fallu bien du temps à l’œuvre du studio québécois Polytron pour devenir jouable. Celle-ci détient d’ailleurs une sorte de record : quatre ans. C’est le temps qui s’est écoulé entre le premier prix que lui a décerné l’Independent Games Festival (pour son « excellence visuelle ») et sa sortie réelle, précédée par une deuxième récompense (le grand prix de l’IGF, en mars dernier).

Cela valait la peine d’attendre. Si, depuis 2008, tout n’a pas dû être rose pour les joyeux artistes ludiques de Polytron, le fruit de leurs efforts est en tous points éblouissant. Pour donner naissance à un beau jeu vidéo, il faut une grande idée. Mais à partir de là, tout reste à faire – et tant pis si ça prend quatre ans. L’idée : le monde est ce qu’on en perçoit. Et si l’on regarde les choses autrement, il devient autre chose. Les gâchettes de la manette sont là pour ça. D’une pression, tout se déplace, la perspective change. Et, tiens, cette plateforme lointaine devient accessible, ces deux petites échelles fusionnent pour en former une grande, qui nous emmène tout en haut, vers ce petit cube scintillant qui rejoindra notre collection maniaque.

Echochrome, Crush et Super Paper Mario avaient déjà joué avec les illusions d’optique que peut engendrer le passage entre des vues 2D et 3D, mais pas avec autant de grâce, d’intelligence, de générosité. Sur notre chemin s’agitent des souris, des lapins, des chenilles, des écureuils stylisés. On jurerait les connaître : leurs semblables en pixels colorés peuplaient les jeux des années 90. Les défis sont corsés, mais personne ne meurt. Un saut mal dosé nous envoie dans le vide ? Pas grave : on recommence, le temps est à l’expérimentation enfantine. Mais teintée, la musique aidant, d’une légère mélancolie, comme si cet univers de synthèse n’était que provisoire, comme s’il risquait de faner. On tremble, on rit, on s’interroge. Fez est grand.

(Paru dans Les Inrockuptibles n°860, 23 mai 2012)

Fez (Polytron), sur Xbox 360, PS3, PS4, PS Vita, Mac et PC

Erwan Higuinen

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