Splatoon

Pour mettre en évidence ce qu’un jeu vidéo peut avoir d’intéressant, on souligne (trop ?) souvent, ici comme ailleurs, ce qu’il partage, par son univers, son récit ou ses dispositifs, avec d’autres modes d’expression artistiques, du cinéma aux séries en passant par les installations d’art contemporain. Mais, parfois, il arrive qu’un jeu soit “juste” un jeu, un pur jeu, fièrement, spectaculairement ludique. Cela ne le rend pas moins fort, moins juste ou moins beau. Et cela ne signifie pas non plus qu’il n’a rien à nous dire (sur l’époque, sur nous) – ni d’ailleurs qu’à son propos, on n’aura pas envie d’évoquer aussi le cinéma ou les arts plastiques.

A première vue, on pourrait difficilement trouver plus futile que Splatoon, le gros jeu Nintendo de la saison qui, cela mérite d’être souligné, ne compte dans son casting aucun représentant de la bande à Mario – c’est une nouvelle “licence” Nintendo, c’est fou. Entièrement tourné vers le jeu en ligne et à plusieurs (malgré la présence d’un embryon de mode solo et la possibilité s’affronter à deux sur une même console), Splatoon est un jeu de tir, par équipe, “à la troisième personne”. Contrairement à ce qui se passe dans les FPS, notre personnage est donc visible à l’écran. Tant mieux : il aurait été bien dommage de nous priver de sa dégaine cartoon bariolée. Le but du jeu : repeindre, en temps limité, la majeure partie du niveau de la couleur de notre équipe de quatre joueurs. Nos armes sont des fusils et pistolets à peinture, mais aussi des rouleaux et des bombes de couleur que l’on fera joyeusement exploser sur les murs, car Splatoon est un jeu de paintball et, dans le registre pas franchement inédit du shooter compétitif, c’est beaucoup plus qu’un détail.

Si le “vrai” paintball est une simulation (de combat), Splatoon devient donc une simulation de simulation mais, paradoxalement, cela contribue à rendre le jeu plus sincère, plus direct, plus vrai. “Ce n’est pas du sang, c’est du rouge”, assurait l’un des personnages de Week-end de Jean-Luc Godard (qui avait déclaré à peu près la même chose aux Cahiers du cinéma en 1965 à propos de Pierrot le fou). Dans Splatoon, c’est pareil sauf que c’est du bleu, du orange, du rose… Pas de faux-semblants, de barrière entre nous et le jeu qui, en assumant l’artifice, le rend paradoxalement secondaire, voire le fait oublier – c’est une libération –, et retrouve du même coup toute sa littéralité. Gagner du terrain devient un but en soi, et cela se matérialise à l’écran lorsque le sol change de couleur. De partie en partie – l’envie de les enchaîner est féroce – on progresse dans ce sport électronique qui ne cherche pas à se faire passer pour autre chose que ce qu’il est. On ne se prend pas pour un chef de guerre, un space marine ou un assassin. On est un joueur, non pas “seulement” mais pleinement un joueur, qui analyse l’espace, élabore des stratégies, se cache, tente des percées et tire un plaisir fou des subtilités de Splatoon (où l’on peut se changer à volonté en calamar pour “nager”, presque invisible, dans les nappes de peinture et, ce faisant, recharger nos armes rigolotes).

Quelque part entre Super Mario Sunshine, De Blob et Jet Set Radio, dans un esprit “blue sky” quasi militant en ces temps de grisaille supposée “mature” au rayon des blockbusters vidéoludiques d’action, Splatoon fait aussi partager le plaisir enfantin mais nullement régressif – ce n’est pas la même chose – de peindre. D’intervenir sur les formes et les lieux, d’interagir avec les matières et surtout avec la peinture qui se projette, se répand, coule et tache merveilleusement. Le premier plaisir est là, au point que par moments – mais on a parfois de curieuses envies – on aimerait que le chrono et le décompte des points s’arrêtent et puis que partenaires comme adversaires nous oublient et nous laissent barbouiller en paix tel un petit Jackson Pollock en short fluo.

Tout cela est déjà bien réjouissant mais ce n’est encore que le début car, comme la plupart des jeux en ligne, Splatoon propose une expérience destinée à évoluer. De nouveaux niveaux et épreuves sont en effet attendus au cours des prochains mois et, au moins dans un premier temps, sans surcoût. Le jeu tel qu’il existe actuellement doit ainsi se voir comme une invitation, une promesse et une porte d’entrée dans un univers où la couleur et le jeu sont rois. Enfin, “rois”, si l’on ose dire car, parmi les shooters online, il n’y a sans doute pas plus démocratique et accueillant que Splatoon qui, par bien des aspects, ressemble à une utopie moderne. Bonne nouvelle : on vient d’accueillir le jeu de l’été – et beaucoup plus si affinités.

(Publié sur Lesinrocks.com le 7 juin 2015)

Splatoon (Nintendo), sur Wii U

Erwan Higuinen

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