La Flèche noire

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Gordon Douglas l’annonçait clairement : « N’essayez pas de voir tous mes films, vous seriez dégoûtés du cinéma. J’ai une très nombreuse famille à nourrir et ce n’est que de temps en temps que je trouve un sujet qui m’intéresse » (cité par Tavernier et Coursodon dans Cinquante Ans de cinéma américain). Ce qui, loin de détourner de son œuvre, aurait plutôt tendance à exciter la curiosité : que sont donc ces films susceptibles de nous « dégoûter du cinéma » ? D’abord, ils sont très nombreux : entre 1939 et 1977, Douglas tourne en moyenne deux films par an, avec quelques poussées de fièvre (neuf films entre 1950 et 1951), aborde tous les genres et dirige, en vrac, Laurel et Hardy, James Cagney, Alan Ladd, Sinatra (dans les deux Tony Rome), Jerry Lewis ou Elvis Presley.

Adapté d’un roman de Stevenson, La Flèche noire (1948) est un tout petit film de cape et d’épée, un décalque cheap dix ans après du Robin des Bois de Curtiz. Ici, pas de Technicolor, pas de stars (le premier rôle est tenu par Louis Hayward, parfait Errol Flynn de supérette) et moins d’une heure quinze de film. Pourtant, en dépit de son déroulement hautement prévisible et du recyclage des thèmes habituels (le traître qui a pris le pouvoir, les rebelles réfugiés dans la forêt), le film réussit à surprendre. Dans la première partie, le récit progresse toujours de la même façon : une flèche pénètre dans le champ pour venir se planter dans un arbre, un meuble ou un homme ; le héros récupère le message qui y est attaché, le lit et comprend ainsi peu à peu la situation avant de pouvoir y jouer son rôle (de héros, donc). Car il s’agit bien de jouer, comme finit par l’avouer le personnage au détour d’un dialogue (« Je jouais à Robin des Bois dans ces galeries »), avant d’entendre sa promise évoquer « le livre de chevalerie » d’où sort la tirade qu’il a utilisée pour provoquer son ennemi en duel. Cette façon d’amener joyeusement la question du genre et de ce qu’il implique ici comme imitation donne du piquant à ce film sans style identifiable, mais qui ne dégoûte vraiment pas du cinéma, bien au contraire.

(Paru dans Libération du 7 juin 1997)

La Flèche noire (The Black Arrow, 1948) de Gordon Douglas

Erwan Higuinen

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