Au fil du câble : Preminger, Cimino, Lubitsch, Renoir, Cagney

In the Meantime, Darling (1944) d’Otto Preminger, sur CinéCinéma Classic.

Dans quelques mois à peine, Otto Preminger tournera Laura, et rien ne sera plus comme avant. Pour l’heure, il n’est pas encore le producteur de ses films et fait ce qu’il peut à la Fox. Le film s’appelle In the Meantime, Darling, c’est une comédie conjugale dans un cadre militaire. Un truc honteux ou la promesse flagrante de splendeurs futures ? Ni l’un ni l’autre, mais un film touchant de simplicité rigoureuse. A peine marié, un officier s’y installe avec sa femme un rien snob dans l’hôtel voisin de sa garnison que tient une veuve de guerre. Ils se calent dans la portion d’espace (une chambre tout juste libérée) et de temps (avant le départ de l’homme au front) qui leur est allouée, dans la case cernée par d’autres, un refuge et une prison pour la jeune épouse mal à l’aise. Preminger filme à la fois la solitude et la promiscuité dans ce pensionnat mixte, bon enfant mais vaguement horrible. Quand ils en seront sortis, après la guerre, après le film, tout ira bien. Parce que la vie civile, en société, ça n’a bien sûr rien à voir.

Thunderbolt

Le Canardeur (Thunderbolt and Lightfoot, 1974) de Michael Cimino, sur Cinétoile

Le Canardeur ? Plutôt Thunderbolt et Lightfoot, « Coup de tonnerre » et « Pied léger », noms d’Indiens dont se trouvent parés Clint Eastwood et Jeff Bridges, malfrats en fuite réunis par le hasard. Mais ils nous jouent quoi, de plus en plus tendres, dans ce film errant et renversant, comme pré-lynchien, aux portes de la folie, qui alterne bouffées de violence et suées mélancoliques ? Un maître et son élève ? Un père et son fils ? Le grand et le petit frère ? Et si Jeff Bridges était un « Beau Truand » comme Billy Budd, chez Herman Melville, est « le Beau Marin » ? Bientôt, il s’habillera en femme, contraint ou aidé par les événements, et son rire sonnera à moitié faux, comme celui d’Eastwood. Michael Cimino a pu tourner de plus beaux films, mais il n’a pas filmé de plus beau couple.

LaChatte

La Chatte des montagnes (Die Bergkatze, 1921) d’Ernst Lubitsch, sur CinéCinéma Classic.

Il est un dandy parfumé (que poursuivent ses maîtresses en folie), elle une voleuse malpropre (une « chatte des montagnes »). Tiens, ça sent pas pareil, alors ils vont y voir de plus près, se coursent dans les couloirs de la forteresse militaire, se roulent dans la neige avec entrain. De la photo de l’homme, elle fait une icône, et de son pantalon, un trophée. Pas d’emballage sentimental : dans ce Lubitsch muet voluptueusement bouffon, tout est affaire de désirs frénétiques. Dans des cadres réduits (un rond, un ovale, un rectangle, un trou de serrure découpés sur le fond noir), les corps vite travestis s’agitent, attirés par ceux qui ne leur ressemblent pas. Le monde se change en cabaret ivre prêt à réaliser le songe d’une nuit d’hiver (le rêve de la chatte, après lequel tout bascule). On connaît peu de films aussi joyeusement festifs, aussi sérieusement frivoles.

FrenchCancan

French Cancan (1955) de Jean Renoir, sur CinéCinéma Classic.

Mais en voici un autre : French Cancan, sommet de cinéma vivant, où tout bouge, même dans les recoins insoupçonnés du plan (tiens, une femme nue passe). Autour du Moulin-Rouge naissant, le mélodrame musical se prend pour une comédie abondamment coloriée et La Règle du jeu rencontre Le Carrosse d’or. Alors que le spectacle se prépare, la rue et la scène fusionnent, le travail rieur révèle qu’en une blanchisseuse sommeillait une danseuse et Renoir se devine sous Gabin, Pygmalion ronchon, bon vivant et passionné, dont l’œil s’allume encore quand tout paraît perdu. C’est, presque en douce, l’un des plus beaux films français des années 50, une fête démocratique où chacun trouve sa place sans que les différences ne soient gommées. Si les chansons (« réalistes ») sont des histoires, l’histoire est aussi une chanson. Pour l’anecdote, à la belle femme (Maria Felix), le film préfère nettement la fille mignonne (Françoise Arnoul). Mais n’est-ce vraiment qu’anecdotique ?

WhiteHeat

James Cagney. 22 films, sur TCM.

Acteur à double fond, petite frappe irlandaise aux dents longues, danseur émérite ou homme-enfant torturé, revoici James Cagney en 22 films, dans une rétrospective qui mêle intelligemment les jalons essentiels (L’Ennemi public de Wellman, un Hawks, trois Michael Curtiz, les quatre films qu’il a tournés avec Walsh) et diverses choses méconnues signées William Keighley ou Roy Del Ruth (dont la comédie pré-film noir Blonde Crazy, chaudement recommandée). Ne pas le manquer dans Prologues, de Lloyd Bacon et Busby Berkeley, en marin yankee chantant qu’il cherche sa Shanghai Lil. Mais les films de gangsters dominent, et même s’ils n’en sont pas, Cagney les fait le devenir un peu, brutal, turbulent ou inconscient, inquiétant (mais on le suivrait sans hésiter). C’est chez Raoul Walsh qu’il est le meilleur, leur rencontre étant mutuellement bénéfique, avec surtout le diptyque Les Fantastiques Années 20 – L’Enfer est à lui. Ensemble, ils tirent des explosions baroques d’une sobriété énergique partagée. Difficile de s’en remettre.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°571, rubrique « Au fil du câble », septembre 2002)

Erwan Higuinen

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