Au fil du câble : Humberstone, Fleming, Schepisi, Mamoulian

Collegienne

La Collégienne en folie (She’s Working Her Way Through College, 1952) de Bruce Humberstone, sur TCM.

A défaut d’un grand film (que l’on n’attend pas de Bruce Humberstone), voilà une curiosité, se dit-on : une comédie musicale en milieu universitaire, avec Ronald Reagan. Qu’il est effectivement piquant d’entendre prononcer ici un discours anti-ordre moral. Mais plus qu’un vrai college musical, La Collégienne en folie (quel titre…) est l’assemblage maladroit de deux films : une college comedy et un musical un peu poussif. Son autre dédoublement est plus troublant : parallèlement à l’intrigue juvénile s’en noue une seconde, comme rejouée, entre Reagan (devenu prof), sa femme et l’inévitable ex-champion de foot qui fut l’amourette universitaire de celle-ci, ici même, il y a longtemps. Au présent des ados se mêle leur futur possible. Les uns regardent les autres et se reconnaissent, rajeunis ou vieillis. Entre rage et mélancolie s’invente alors une temporalité instable, avant que le film ne reprenne une route plus sûre. Et il y a Virginia Mayo, trop âgée (32 ans) pour son rôle, grâce énergique, regard lumineux comme étranger à son visage blanc. Le film la rapatrie de force dans son récit adolescent. C’est délicieux.

DickLesCoulisses

Dick, les coulisses de la présidence (Dick, 1999) d’Andrew Fleming, sur CinéCinéma.

Dick raconte la chute de Richard Nixon, de l’arrestation des « cambrioleurs » du Watergate à sa démission. Comme Oliver Stone dans Nixon ? Pas exactement, car c’est à un autre film de Stone que l’on pense. Dick et JFK obéissent à la même logique : se saisir d’un épisode de l’histoire américaine récente et combler les trous au moyen d’un scénario délirant. Dans les deux cas, seule compte la précision des raccords entre événements avérés et fiction extrapolée. Mais Dick choisit la comédie. Postulat de départ : sous le pseudonyme de Gorge Profonde se cachent deux filles de 15 ans engagées comme « promeneuses officielles » du chien présidentiel. L’une est amoureuse de Nixon qu’elles appellent Dick, ce qui permet une avalanche de chouettes mauvais jeux de mots façon « You suck, Dick ». Scènes burlesques à base d’images officielles, teenagerisation générale du personnel de la Maison-Blanche, le film tient ses principes jusqu’au bout. Entre Elvis Meets Nixon, téléfilm d’Allan Arkush que l’on aimerait voir sur une chaîne française et That’s My Bush, sitcom des auteurs de South Park, Dick est une pochade réjouissante, idéalement télévisuelle, passée inaperçue en salles, à savourer.

Six Degrés de séparation (Six Degrees of Separation, 1993) de Fred Schepisi, sur CinéCinémas..

A connaît B, qui connaît C, qui connaît D… Entre deux individus n’existent jamais, dit-on, plus de « six degrés de séparation ». Le film de Fred Schepisi repose sur ce postutat, des comportements de ses personnages à la structure de son récit. Car les scènes n’y sont pas directement vécues mais racontées à d’autres qui sont ainsi à la fois reliés et séparés de l’action. Un soir, un riche couple new-yorkais voit débarquer un jeune Noir (Will Smith, période Le Prince de Bel Air) qui se dit l’ami de leurs enfants et le fils de Sidney Poitier. A leurs mondanités d’une théâtralité WASP, il oppose la gestuelle du stand-up comedian tout en s’appropriant leur langue. Et les séduit. Mais l’affaire ne relève pas de l’arrivisme tchatcheur. C’est un couple de marchands d’art également présentés, d’une réception à l’autre, comme des trafiquants d’histoires. Leur visiteur leur en offre une belle, qu’on leur redemandera sans cesse, qu’elle relève ou non de la contrefaçon. Que faire d’une histoire dont on est le dépositaire ? L’exposer, la cacher, la développer, l’éloigner de soi, la regarder en face ? Ici comme ailleurs, on n’en décide pas impunément.

BelleMoscou

La Belle de Moscou (Silk Stockings, 1957) de Rouben Mamoulian, sur TCM (?).

Il est tard. C’est le crépuscule de la comédie musicale et le dernier film de Rouben Mamoulian, cinéaste esthète, trop inflexible pour les studios qui lui retireront plus tard Porgy and Bess et Cléopâtre. Chez lui, le désir est souvent contrarié. Entre l’homme et la femme règnent les mises en scènes inégales, jusqu’au devenir-icône de l’autre. A cela, La Belle de Moscou apporte une réponse qui explicite aussi les enjeux de Ninotchka, dont il est le remake. Ici plus encore que chez Lubitsch, l’opposition entre les envoyés soviétiques (dont Peter Lorre, crapaud bientôt aérien) et le monde occidental tient d’abord à leurs façons d’évoluer dans l’espace. La séduction de Cyd Charrisse par Fred Astaire prendra donc la forme d’une danse. Elle résiste, se replie sur son rythme quasi robotique avant de s’abandonner à celui de son partenaire. Si, tels Kelly et Donen, Mamoulian s’attache à révéler les chorégraphies potentielles qui sommeillent en chaque lieu investi par la caméra, il filme surtout les mouvements dans leur intégralité. Soudain, tout a changé. Après la cristallisation, la réalisation. Devant nos yeux, physiquement, l’homme et la femme sont devenus contemporains.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°568, rubrique « Au fil du câble », mai 2002)

Erwan Higuinen

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