Vous avez un message

VousAvez

Avant d’être un remake de The Shop Around the Corner, Vous avez un message est un long spot de pub (2 heures) pour AOL, fournisseur d’accès à Internet dont le logo est omniprésent et dont l’expression « You’ve got mail », qui annonce à l’utilisateur qu’il a reçu du courrier électronique, est une marque déposée. Un interminable infomercial, donc, auquel le scénario du film de Lubitsch sert de prétexte, afin de démontrer au spectateur-client potentiel que, oui, on peut se rencontrer grâce au réseau et vivre de grandes histoires d’amour du fait même que l’on apprendra à se connaître hors de tout contexte aliénant. Car, dans la vraie vie, Meg Ryan, qui tient une librairie de quartier pour enfants, et Tom Hanks, qui la pousse à la ruine en ouvrant une grande surface du livre à proximité, sont des ennemis jurés. A défaut d’autre chose, Nora Ephron, qui avait déjà malmené Elle et lui dans Nuits blanches à Seattle, trouve une forme adaptée à son sujet.

Penchés sur leurs ordinateurs, les deux personnages s’envoient des messages qui sont lus en voix off. Entre-temps, ils vaquent à leurs occupations quotidiennes, que la réalisatrice ne montre que rarement dans leur continuité, préférant abuser de cette figure de style (si l’on peut dire) qui consiste à découper une séquence en plans disjoints censés évoquer les diverses actions (Meg Ryan travaille dans sa librairie, Tom Hanks emmène en balade les jeunes enfants de son père et de son grand-père) en les accompagnant d’une musique reflétant l’état d’esprit du moment. Le film va ainsi très loin dans la virtualisation de l’existence : ses personnages sont des ectoplasmes dont les désirs et frustrations ne s’incarnent jamais. Seuls les mots, séparés des corps, sont en mesure de circuler. L’ennui, c’est que la rencontre ne change en rien la mise en scène, qui demeure perpétuellement engluée dans sa mollesse mielleuse. Au point que l’on se jette comme un mort de faim sur les rares scènes auxquelles Nora Ephron laisse le temps de s’installer (un dîner mondain, un tête-à-tête dans un café), espérant que quelque chose se passe enfin. En vain. Tout, dans ce film, est neutralisé. Seuls demeurent, entre les points de départ et d’arrivée de la comédie, quelques stades intermédiaires entre lesquelles le film flotte sans qu’il n’y ait ni travail, ni stratégie, ni collision des personnages. Cela dit, la coupe de cheveux de Meg Ryan est admirable.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°532, février 1999)

Vous avez un message (You’ve Got Mail, 1998) de Nora Ephron

Erwan Higuinen

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