The Ice Storm

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Les films d’Ang Lee ont toujours eu quelque chose de fastidieux, de laborieux dans l’exécution de leur programme. Ses réalisations les plus personnelles, Garçon d’honneur ou Salé, Sucré, avaient tendance à se répéter, à tourner un peu en rond lorsque les idées, scénaristiques avant tout, s’épuisaient. Puis ce fut Raison et sentiments, film moins académique qu’on l’a dit, mais qui flirtait quand même dangereusement avec l’insignifiance, sage comme l’examen de passage au cinéma occidental de prestige d’un habitué des allers-retours entre Taïwan et les Etats-Unis. Pourtant, on pouvait déceler çà et là dans ces films inégaux quelques promesses, un savoir-faire incontestable, une culture cinématographique et, surtout, un ton de sentimentalisme ludique un peu retenu, légèrement en retrait. Et ces qualités font justement le prix de The Ice Storm, première véritable réussite, sur un mode mineur, de ce cinéaste attachant.

Cette adaptation d’un roman de Rick Moody n’avait pourtant rien d’évident. Situé en 1973, le film raconte quelques jours de la vie d’une famille du Connecticut sur fond d’affaire du Watergate : les enfants se découvrent, les parents se déchirent et la « libération sexuelle » atteint cette petite communauté banlieusarde d’une parfaite banalité (classe moyenne, maisons confortables, nombre d’enfants réglementaire). Pour Ang Lee, qui n’a connu cette période qu’indirectement (par les films, la télé ou les livres), The Ice Storm est un nouveau « film d’époque ». Il commence donc par jouer sur les codes aisément identifiables : les vêtements, les comportements, la politisation devant la télé, à quoi répondent les plans sur la nature gelée aux abords des habitations. Plus que d’un goût du pittoresque, il s’agit d’afficher d’emblée la double nature du film, qui sera pop et glacé. Pop comme ces plans d’une bande-dessinée que lit le fils, comme ces jouets que détruit un autre gamin, comme ces schémas relationnels éventés (je te trompe, on se ment) et, surtout, comme cette construction du film — qui fait un peu penser, en moins audacieux, à De beaux lendemains d’Egoyan — en puzzle dont les morceaux ne s’assemblent jamais tout à fait — ainsi de ce début (un train arrêté) dont on ne comprend que tardivement qu’il est la fin de l’histoire, racontée en un flash-back à peine perceptible. Et c’est là que l’on rejoint le second aspect de The Ice Storm, sa glaciation progressive.

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Car si le film semble d’abord avancer sur des rails, préparant la réunion de famille pour Thanksgiving à travers un scénario très balisé, très structuré, Ang Lee en fait ensuite exploser l’unité, comme se brise l’unité familiale au cours de la nuit qui constitue l’essentiel du film. Les parents (Kevin Kline et Joan Allen) se rendent à une soirée échangiste, le fils (Tobey Maguire) à New York chez une séduisante amie, la fille (Christina Ricci) hésite entre les deux garçons des voisins. Et le film entre alors dans une très curieuse période d’indétermination, de flottement généralisé. Le temps paraît s’être arrêté comme la nature, sous la glace, semble endormie — jusqu’à la tempête annoncée par le titre. On suit en parallèle la soirée des différents personnages dans une succession de séquences aux raccords lâches, comme si les liens se défaisaient peu à peu. Les parents veulent rejoindre leurs enfants dans l’adolescence (via l’échangisme BCBG banlieusard qui tourne au fiasco) alors que ces derniers empruntent le chemin inverse pour un résultat à peine plus convaincant — le fils déchante en découvrant l’objet de son désir en compagnie de son « meilleur copain » dragueur, seule la fille s’en tire à peu près. Avec peu de dialogues, ces séquences hallucinées hésitent entre le « tout est possible » et le « tout est perdu », pour des individus, une famille, une communauté, un pays retombés en adolescence, c’est-à-dire coincés entre deux fictions sans savoir laquelle choisir. Cette difficulté à enchaîner, à passer à autre chose, qui était la principale limite des précédents films d’Ang Lee devient ici le fondement même de ce récit gelé, la force paradoxale du film.

Bien sûr, la fin en forme de réconciliation familiale est ambiguë : après la nuit (et la mort d’un petit voisin électrocuté par la chute d’une ligne à haute tension), enfin réunis, père, mère et fille attendent à la gare le retour du fils. Certains, lors de la présentation du film à Cannes, y ont vu une apologie réactionnaire de la famille, qui se retrouve après avoir été malmenée par les éléments (la tempête et la libération des mœurs). Ils ont raison, au sens où, dans le film, la cellule familiale est bien le dernier refuge, le lieu où, vaincu, on peut battre en retraite. Ce serait cependant oublier tout ce que le film compte de satire familiale, de mise en évidence des mensonges et des faux accords. Mais surtout que, chez cet admirateur avoué d’Ozu (ouvertement cité par quelques plans de trains quittant la gare) qu’est Ang Lee, la question de la famille ne vient jamais sans l’angoisse de la perte et de la solitude qui en découlerait. Car si The Ice Storm est bien un film américain, son charme naît d’abord de sa sensibilité qui, elle, vient d’ailleurs.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°522, mars 1998)

The Ice Storm (1997) d’Ang Lee

Erwan Higuinen

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