Terry Zwigoff

Zwig

En découvrant Seymour, le personnage que joue Steve Buscemi dans Ghost World, on l’a cru inspiré de Robert Crumb, fameux dessinateur underground (Fritz the Cat, Mr Natural) auquel Terry Zwigoff avait consacré un formidable documentaire en 1994 (Crumb, distribué en France en 1998). Une allure souffrante, des tenues ternes et une passion maladive pour les disques de jazz et de blues des années 20-30 : pas d’hésitation, Seymour ne pouvait être qu’un double de Crumb. Puis arriva Terry Zwigoff. Et l’on constata avec surprise que c’était encore le même.

A l’époque de Crumb, on ne savait rien de Zwigoff, même si le documentaire laissait supposer entre les deux hommes une familiarité dépassant l’entente cordiale le temps d’un tournage. Amis de 30 ans, ils se sont en fait connus dans le San Francisco contre-culturel du début des années 70. Aujourd’hui, Crumb vit en France, et c’est avec Daniel Clowes, un autre résident de la région, plus jeune (40 ans, contre une cinquantaine bien avancée pour Zwigoff et Crumb) que Zwigoff a réalisé sa première fiction. A l’origine, Ghost World est une bande dessinée acide de Clowes centrée sur deux adolescentes. Auxquelles, lorsque les deux hommes écrivaient ensemble le film, Zwigoff a adjoint un nouveau personnage, ce fameux Seymour qui lui ressemble tant. « J’ai un mauvais dos, je collectionne les vieux disques, tout ce qu’on trouve dans sa chambre vient de ma maison, la costumière l’a habillé comme moi… » Et Steve Buscemi, dont l’interprétation a ravi le cinéaste (qui le compare à Stan Laurel), lui a avoué qu’il s’était contenté de l’observer.

Mais si Seymour aime les mêmes disques que lui, nous dit Zwigoff, c’est surtout parce qu’il « cherchait une excuse pour utiliser de vieilles musiques dans le film ». Ce qui reflète aussi sa façon de faire : « Je ne me considère pas comme un scénariste, je travaille davantage comme un documentariste. Je vole des choses vraies et je les fais entrer de force dans le film. » Mais c’est un documentariste paradoxal, pour qui « l’essentiel de la réalisation d’un film est dans l’écriture et le casting. Après, si c’est réussi, vous pouvez vous endormir sur le plateau ».

Assez déprimé par Hollywood, racontant volontiers l’histoire d’un cinéaste qui se serait pendu parce qu’un studio lui avait repris le film qu’il était en train de monter, Zwigoff ne réagit à une comparaison entre son film et la série animée Daria que par une attaque contre MTV (qui produit Daria) et un éloge du plan fixe et de l’obscur It’s a Gift (de Norman Z. McLeod, 1934) avec WC Fields. Avant Crumb, Zwigoff avait tourné un autre documentaire, Louie Blue (1985), résultat de deux années de recherche, sur les traces d’un bluesman qui n’enregistra qu’un disque, en 1934, et qu’il a retrouvé un demi-siècle plus tard. Aujourd’hui, il regrette le « manque d’authenticité » de la culture de son pays. Il aime Fargo et Mary à tout prix. Bill Murray devrait être l’interprète principal du prochain film de Terry Zwigoff, cinéaste idéalement américain.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°569, juin 2002)

Erwan Higuinen

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