Les films qui ont fait Kojima

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De citations évidentes en allusions plus ou moins discrètes, la recherche des films ayant influencé telle ou telle série vidéoludique tient souvent du jeu de piste, voire de la accumulation d’hypothèses assurément discutables. Rien de tel avec Metal Gear : Hideo Kojima s’est tant épanché lui-même sur son amour du cinéma que l’affaire tourne quasiment à la visite guidée.

Shigeru Miyamoto et Yuji Horii, Super Mario Bros et Portopia Renzoku Satsujin Jiken (jeu d’enquête conçu en 1985 par le père de Dragon Quest). Voilà les sources d’influence purement vidéoludiques que reconnaît volontiers Hideo Kojima. Deux game designers, un jeu pour chacun, et c’est à peu près tout. Mais si son interlocuteur le lance sur le cinéma, c’est soudain l’avalanche de titres et de noms de réalisateurs. Dans celui-ci, j’ai pioché telle idée, révèle avec gourmandise l’auteur de Metal Gear Solid. Celui-là, c’est le premier film que je sois allé voir au cinéma tout seul quand j’étais enfant. Et cet autre, là, il n’a peut-être pas vraiment de rapport avec mes jeux mais je l’adore quand même. Pas de doute : l’homme est un fin cinéphile qui connaît ses classiques doublé d’un cinéphage glouton toujours prêt à se laisser surprendre. Chaque jour, quelles que soient les circonstances, il regarde un film qu’il n’avait jamais vu auparavant. « C’est important pour moi », avait-il confié en mai 2012 à un journaliste du quotidien britannique The Guardian en marge de sa mini-tournée européenne pour le 25e anniversaire de Metal Gear.

Entre Kojima et le cinéma, l’histoire d’amour ne date pas d’hier, et cette tradition personnelle non plus. Lorsque le game designer était enfant, c’est toute la famille qui se réunissait chaque soir devant la téléviseur pour regarder un film, et pas forcément destiné aux enfants puisqu’au programme, l’horreur côtoyait joyeusement le western spaghetti. Ses parents avaient instauré une règle totalement opposée à celles qui règnent dans bien d’autres familles où les enfants rêvent d’avoir le droit de rester devant la télé lorsque la nuit tombe : le petit Hideo avait l’interdiction formelle d’aller au lit tant que le film n’était pas terminé. Plus tard, lorsqu’il eut 10 ans, vint le temps des sorties ciné en solo, chaudement encouragée par sa famille. Mais, là aussi, il existait un principe impossible à transgresser : de retour à la maison, le futur auteur de Policenauts devait impérativement discuter du film, de ses thèmes, de son style avec ses parents. De cette pratique assidue naquit un rêve : devenir cinéaste. Un rêve qui ne devait pas devenir réalité, en tout cas pas pour le moment et pas comme on l’entend traditionnellement. « Il n’y avait pas d’école de cinéma près de là où je vivais et, au-delà de ça, les budgets des films japonais de l’époque étaient très faibles, donc je ne pensais pas être en mesure de faire le genre de films qui m’intéressaient, a-t-il avoué au Guardian. C’est à peu près comme ça que je me suis retrouvé à travailler sur des jeux. » Sans abandonner l’ambition de réaliser un jour son propre film. En attendant, tel un Tarantino du jeu vidéo, Kojima a bâti une œuvre qui, non seulement regorge de références au cinéma du passé comme à celui de ses contemporains mais, loin de s’arrêter aux clins d’œil faciles, les utilise comme carburant pour sa propre création. « Mon corps est fait à 70 % de films », plutôt que d’eau comme nous autres simples humains, aime à répéter le game designer. On pourrait presque en dire autant de ses jeux – et ceci n’est pas une attaque déguisée contre la durée indiscutablement hors normes de leurs séquences cinématiques.

THE GREAT ESCAPE, Steve McQueen, 1963.

Les quinze fantastiques

Ils sont quinze. Quinze films qu’Hideo Kojima, dans le cadre d’une opération spéciale de la chaîne japonaise de location de DVD Tsutaya, a rassemblés en 2009 dans une liste. Voilà, expliquait-il à ses fans ravis, les œuvres qui ont le plus influencé la saga Metal Gear. A la surprise quasi générale, on n’y trouvait aucune trace du diptyque anar musclé New York 1997 (Escape From New York, 1981) – Los Angeles 2013 (Escape From L.A., 1996) de John Carpenter dont semble pourtant venir en droite ligne le personnage de Solid (et un peu de Naked) Snake. Le nom de son (anti-)héros ? Snake Plissken. Avec son passé de soldat des forces spéciales, ses cheveux longs ou son bandeau sur l’œil, le personnage interprété par Kurt Russell a incontestablement un air de famille avec le personnage de Kojima qui, dans MGS 2, se présente d’ailleurs sous le nom d’Iroquois Pliskin. La référence est flagrante, peut-être même trop pour garantir la présence des deux films de Carpenter dans la liste de Kojima – à ce niveau de ressemblance, ce n’est même plus drôle.

Que trouve-t-on alors dans ces quinze films ? Pour commencer, deux longs métrages ayant pour cadre la Seconde Guerre Mondiale, Les Canons de Navarone (The Guns of Navarone, 1961) de J. Lee Thompson et La Grande Evasion (The Great Escape, 1963) de John Sturges. Dans le premier, un commando allié comptant parmi ses membres Gregory Peck, Anthony Quinn et David Niven se voit confier une délicate mission d’infiltration, qui impliquera notamment de se déguiser, sur une île pour y détruire une forteresse nazie et ses « canons » dont le tank Metal Gear est sans aucun doute un héritier. Dans La Grande Evasion, l’objectif des prisonniers de guerre menés par Steve McQueen est contraire : non pas pénétrer mais s’échapper discrètement d’un lieu hostile et bien gardé. Mais la logique est bien celle qui domine la série de Kojima (au-delà de son intérêt non dissimulé pour les prisonniers eux-mêmes) : ne pas aborder la guerre de front mais se pencher plutôt sur le destin d’un petit groupe de personnages tout en privilégiant au combat horrible ou glorieux leurs tentatives très réfléchies de l’éviter.

DeerHunter

Le bandana de De Niro

La guerre est présente dont plusieurs autres films retenus par Hideo Kojima, et de manières bien diverses. De Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick, on retient souvent la brutalité des séances d’entraînement et, plus généralement, le conditionnement auxquels sont soumis les jeunes soldats dans la première partie du film. Kojima a également été marqué par le sniper qui abat plusieurs membres de l’unité après son départ pour le Viêt Nam et dont le spectateur découvre avec surprise qu’il s’agit d’une jeune femme. Cette combattante Vietcong donnera naissance au personnage de Sniper Wolf dans Metal Gear Solid. Autre film sur la guerre du Viêt Nam, Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter, 1978) de Michael Cimino est également une influence revendiquée. Au-delà de son étude des ravages psychologiques causés par la guerre et de la mémorable séquence de roulette russe (qui a fait des petits dans plus d’un jeu), un élément vestimentaire a aussi fait le voyage jusque chez Kojima. Car ce dernier est formel : contrairement à ce que beaucoup ont longtemps cru, le bandeau que Snake a coutume de porter ne lui vient pas de cette brutasse de Rambo mais bien du personnage joué par Robert De Niro dans Voyage au bout de l’enfer. Guerre encore avec La Chute du faucon noir (Black Hawk Down, 2001) de Ridley Scott dont c’est le style visuel plus encore que les thèmes ou le contexte historique – le récit se déroule en 1993 en Somalie – qui a marqué Kojima. Celui-ci l’a en effet pris comme modèle pour les lumières et l’atmosphère des passages de Metal Gear Solid 4 situées au Moyen Orient. Ce qui révèle une manière singulière et, au fond, assez artiste d’aborder les films : pas seulement comme des œuvres à apprécier ou non dans leur intégralité mais comme des réservoirs d’idées, d’objets, de décors ou d’ambiances au sein desquels il pourra puiser à volonté pour alimenter ses propres créations. Ainsi, s’il cite Heat (1995), c’est d’abord pour la façon dont Michael Mann y met en scène les fusillades – et aussi un peu, sans doute, pour la relation très spéciale entre les personnages d’Al Pacino et de Robert De Niro dont quelque chose subsiste dans celle entre Solid et Liquid Snake.

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Mon nom est (presque) Bond

Le film d’espionnage est un autre genre particulièrement apprécié par Kojima, en commençant par les aventures du plus emblématique de ses héros pour lequel il a souvent avoué sa passion (et dont le générique de MGS 3 : Snake Eater s’inspirait ouvertement) : James Bond. Entre l’élégance classique de Sean Connery et la frontalité musclée des épisodes avec Daniel Craig, le père de Snake ne choisit pas, faisant figurer à la fois Goldfinger (de Guy Hamilton, 1964) et Casino Royale (Martin Campbell, 2006) dans sa liste de quinze films où s’invite aussi, à côté des Bond d’hier et d’aujourd’hui, le Jason Bourne à l’identité incertaine de La Mémoire dans la peau (Doug Liman, 2002) incarné par Matt Damon. Si les références ponctuelles aux divers James Bond abondent (visage de Big Boss copié sur celui de Sean Connery dans Metal Gear 2 : Solid Snake, débat sur Bons baisers de Russie dans Snake Eater…), c’est plus généralement une certaine vision du monde (avec ses secrets, ses complots, ses renversements d’alliance) et une manière de raconter des histoires, d’affrontements physiques en face-à-face bavards (voir les confrontations entre Snake ou Bond et leurs adversaires) qui tient lieu de colonne vertébrale aux jeux de Kojima. Lequel n’oublie pas non plus les films d’action. Piège de cristal (Die Hard, 1988) de John McTiernan lui a notamment servi d’exemple lorsque, à l’époque du premier Metal Gear Solid, il cherchait comment transposer ses logiques de cache-cache guerrier dans des environnements en 3D. Ainsi, la manière dont Snake progresse en intérieur doit beaucoup à la reconquête par John McClane Bruce Willis du gratte-ciel contrôlé par des terroristes. Quant à ses conversations à distance avec un officier du LAPD, elles ont laissé des traces sur le Codec de MGS.

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Le message des singes

Pour l’extérieur, McTiernan occupe toujours les pensées de Kojima mais, cette fois, c’est avec son film précédent, Predator (1987) dont l’action, cette fois, prend place dans la jungle. Bien des méthodes de camouflage viennent de là, dont la combinaison OctoCamo de MGS 4 qui permet à Snake de se fondre dans le décor. Et pour rester dans le registre de la monstruosité, les créatures malhabiles mais affamées de Zombie (Dawn of the Dead, 1978) de George Romero rôdent elles aussi autour de Metal Gear. Serait-ce en relation avec le devenir-zombie des soldats de MGS 4 ? C’est sans doute au moins autant, au même titre que Die Hard, pour des raisons de mise en scène et, plus précisément, pour les stratégies de progression des personnages retranchés dans leur centre commercial. Espaces étroits, conduits d’aération : Snake devra lui aussi en passer par là.
Un dernier genre cinématographique occupe une place de choix dans les influences revendiquées par Kojima : la science-fiction. On y trouve Les Fils de l’homme (2006) d’Alfonso Cuaron qui, d’après un roman de P.D. James, dépeint une planète désolée et une humanité devenue stérile. Sauf qu’une femme tombe enceinte et il faut la protéger dans cet avenir sombre où règnent guerres, terrorismes et maladies. La Planète des singes (1968) de Franklin J. Schaffner a aussi droit à une mention, lui dont le « message » a profondément marqué le game designer. « Qu’arrivera-t-il à la Terre si une guerre nucléaire a lieu ? La réponse était là à la fin de La Planète des singes », expliquait-il en 2003 dans le Magazine Officiel PlayStation 2 britannique où il réaffirmait sa volonté de véhiculer le même type de discours anti-guerre et anti-nucléaire dans ses jeux. Des inquiétudes voisines ont sans doute nourri sa passion pour 2001, l’odyssée de l’espace (1972) de Stanley Kubrick avec son intelligence artificielle qui prend le pouvoir. Le véritable prénom de Snake, David, est d’ailleurs celui du héros de 2001 alors qu’Otacon s’appelle quant à lui Hal, comme l’ordinateur du film qui, pour Kojima, « dépasse la science-fiction pour devenir de la philosophie. »

Alphaville

Carax, Chaplin, Godard, Demy…

Ces quinze films ne sont cependant que la partie émergée de l’iceberg. Si, en jouant à un Metal Gear, vous pensez y deviner une référence cinématographique, il y a très fortes chances que vous ayez vu juste. Et qu’importe si le film qui vous vient à l’esprit semble n’avoir strictement aucun rapport avec les thèmes du jeu : ce n’est pas le genre de détail qui arrête Kojima dont les goûts sont particulièrement éclectiques. Parmi ses cinéastes de prédilection qu’ils avaient énumérés en 1998 dans le guide stratégique du premier MGS figurent aussi bien Luc Besson que Jean Cocteau, Krzysztof Kieslowski que John Woo, James Cameron que Dario Argento ou Akira Kurosawa. Et ce n’est rien à côté de l’avalanche de titres apparaissant dans un texte précieux du game designer paru (sous une forme abrégée), au même titre que son avis sur La Planète des singes, dans le Magazine Officiel PlayStation 2 en 2003.

Après avoir évacué quelques classiques comme Citizen Kane (1941) d’Orson Welles, Le Parrain (1972) de Francis Ford Coppola ou Voyage à Tokyo (1953) de Yasujiro Ozu, Kojima y passe en revue ses films favoris. Et révèle qu’il a pleuré à chaudes larmes devant Les Lumières de la ville (1931) de Charlie Chaplin, qu’il adore les comédies musicales et d’abord Chantons sous la pluie (Stanley Donen et Gene Kelly, 1952) et les histoires d’amour tristes comme celle des Parapluie de Cherbourg (1963) de Jacques Demy. Mais aussi, loin du Japon autant que d’Hollywood, Alphaville (1965) de Jean-Luc Godard avec sa SF minimaliste et visionnaire, et puis Mauvais sang (1986) de Leos Carax, le dessin animé La Planète sauvage (1973) de René Laloux et Nuit et Brouillard (1955), le documentaire d’Alain Resnais sur les camps de concentration nazis. Sans oublier, à côté d’un éloge de Blade Runner (1982) de Ridley Scott (qui a de son côté en partie inspiré Snatcher à Kojima), de donner de nouvelles pistes pour comprendre Metal Gear Solid. Son humour ? Il provient de La Panthère rose, la très burlesque série de films réalisée par Blake Edwards avec l’« acteur comique préféré » de notre héros, Peter Sellers, et aussi un peu du nettement moins bien élevé Bad Taste (1987) de Peter Jackson (avec ses « gags qui surgissent dans les moments de tension »). Les entrées en scène des boss ? Le modèle s’appelle El Topo (1970), mémorable western surréaliste d’Alejandro Jodorowsky. Et les évasions, encore elles, ont également quelque chose de Papillon (Franklin J. Schaffner, 1973). Et les intérieurs que l’on scrute en cherchant désespérément un passage, même très étroit, ne sont pas sans rapport avec ceux de La Tour infernale (John Guillermin, 1974). « Tous les films que j’ai vus au cours de mon existence, quel que soit leur contenu, font partie de ma vie virtuelle », assure Hideo Kojima. Et de la nôtre, à travers ses jeux.

(Paru dans IG, hors-série Metal Gear Solid juin-juillet 2013)

Erwan Higuinen

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