Love Will Tear Us Apart

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D’abord, on pense pouvoir procéder à une identification facile de Love Will Tear Us Apart. En gros, on croit reconnaître des personnages de Wong Kar-wai (frustration sexuelle et solitude urbaine un brin poseuse) filmés par Tsai Ming-liang avec quelque chose de la Chine populaire déjà visitée par Yu Lik-wai qui, avant de réaliser ce premier film, fut le chef opérateur du récent Xiao Wu de Jia Zhang-ke. En fait, Love Will Tear Us Apart se positionne exactement ainsi, à Hong-Kong qui se cherche après la rétrocession, où se croisent quatre immigrés de plus ou moins fraîche date venus de Chine pop, des personnages déplacés, alors que la télévision diffuse aussi bien de vieux films de propagande communiste que des clips pour karaoké sous influence taïwanaise, comme à l’intersection des trois Chine qui tendent à n’en former plus que deux, quatre personnages en quête d’un lieu idéal déposés sur un territoire qui s’interroge sur son nouveau statut.

On rencontre un vendeur de vidéos porno négligé (l’«autre» Tony Leung, celui de L’Amant, mais aussi des Cendres du temps), une ancienne danseuse, un réparateur d’ascenseurs à la molle solitude vaguement autiste, et la dernière arrivée, que l’on suit de son départ de Chine à son retour final. Dans la confusion, les lois de l’attraction deviennent indéchiffrables, le désir fuyant, l’abandon méfiant. Chacun ne sait plus trop s’il se rêve encore autonome ou s’il devrait rendre les armes pour quitter cet épuisant purgatoire. Au cours de longs plans fixes, la fatigue se lit sur les corps immobiles dans un espace moite et strictement limité. C’est à la fois un cinéma de la discontinuité et de l’affaissement, de l’incertitude, de l’éparpillement et de l’entente éphémère, toujours à regagner si l’on en trouve encore l’énergie.

Rien d’étonnant à ce que le récit soit bloqué et, donc, le discours malade. Surtout chez les hommes, versatiles et désaxés, d’ailleurs, alors que les femmes cherchent encore à dire les choses, quitte, pour l’ex danseuse, à donner deux versions de l’accident qui lui a coûté une cheville et, du même coup, sa carrière. Le très effacé réparateur d’ascenseur s’en tire par la mystification rieuse – un canular téléphonique au cours d’une émission de radio où il se fait passer pour quelqu’un de tout à fait différent, un masque, une nouvelle couche de fiction. Mais le personnage joué par Tony Leung s’oublie dans le récit calmement délirant des mésaventures d’un homme déclaré «mort de malchance», puis perd toute contenance face à la jeune femme devenue prostituée qu’il cherche à séduire – elle doit lui rappeler des évidences : pour se doucher, il faut d’abord se déshabiller, etc. Reste une unique porte de sortie, celle de l’apprentissage basique, ludique et érotique, à deux.

Dans la plus belle scène du film qui semble momentanément renier son beau titre sombrement pop, à nouveau seule avec lui à qui elle a fait fermer les yeux, elle prononce le nom des différentes parties de son propre corps, qu’il doit toucher à l’aveuglette. Plus tard, revenue en Chine populaire, la jeune femme ira danser en boîte de nuit, où elle sera interrompue par une panne de courant, la musique s’arrête, l’écran devient noir, une voix promet que le groupe électrogène prendra rapidement le relais. Mi-inquiet mi-fataliste, le film s’achève en (points de) suspension. Les Chinois, de Hong-Kong, Wuhan ou Shenzen, en sont là, en attente, déchirés, sans repères. Avec ce premier film douloureusement insaisissable et plus neuf qu’il n’y paraît, Yu Lik-wai le montre déjà mieux que personne.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°536, dossier Cannes, juin 1999)

Love Will Tear Us Apart (Hong-Kong, 1999) de Yu Lik-wai

Erwan Higuinen

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