Les Lois de l’attraction

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On a bien failli oublier Roger Avary. En 1994, alors qu’il n’avait même pas trente ans, sortait son premier long métrage, le déraisonnable Killing Zoe. Il y eut aussi les deux premiers films de son ami Quentin Tarantino, Reservoir Dogs et Pulp Fiction, coécrits par Avary. Et depuis, plus rien. Rien en tout cas qui soit parvenu jusqu’à nous. Pourtant, depuis le milieu des années 90, Roger Avary n’a pas chômé. A la télévision américaine, il a écrit, produit (et réalisé pour l’un : Mr Stitch) deux pilotes de séries. Qui n’ont finalement pas été retenus par les chaînes et sont donc restés au stade de téléfilms uniques (y compris Odd Jobs, produit avec Aaron Spelling pour NBC). Depuis, Roger Avary est revenu vers le cinéma, mais discrètement, et d’abord comme producteur. Et puis, il s’est emparé du deuxième roman de Brett Easton Ellis, écrit par ce dernier entre Moins que zéro et American Psycho : Les Lois de l’attraction.

Situé dans une université de la Nouvelle-Angleterre, le roman retraçait de l’intérieur les dérives diverses de quelques étudiants, et de trois d’entre eux en particulier, entre drogues, sexe, considérations pop et/ou matérielles et sentiments brouillés. Le film ne fait pas autre chose. Mais du roman de Bret Easton Ellis, il est au moins aussi important de savoir qu’y alternaient trois narrateurs (Sean, Paul et Lauren) et qu’il commençait et s’achevait au milieu d’une phrase. Roger Avary ne l’a pas oublié, et son film tient d’abord du travail sur le récit. Sur les modes de narration, sur les rythmes, sur les possibles dont est porteuse une situation donnée.

Pour ce faire, le cinéaste a d’abord recours à un certain nombre d’artifices. Au cours d’une fête, il suit l’un des personnages, nous fait entendre ses pensées, et soudain, l’image se gêle et le film repart en arrière. Jusqu’à un embranchement précédent, pour finalement réenclencher la marche avant sur les pas d’un autre personnage, que l’on n’avait pas nécessairement remarqué. Le principe est posé : tout, dans Les Lois de l’attraction, est affaire de trajectoires parallèles ou croisées et d’intrigues individuelles qui cohabitent et se heurtent sans jamais fusionner. L’université où se déroule le film est un lieu où fourmillent les désirs inconciliables, une soupe primitive d’histoires potentielles. Ce que Roger Avary fait subir au teen movie n’est apparemment pas si éloigné de ce qu’il advenait du film noir dans Pulp Fiction. Mais, sous une allure à la fois très construite et fuyante, le film pose une question beaucoup plus générale : qu’est-ce qui fait exister une société ?

Jonglant avec trois points de vue soulignés par autant de voix off, Avary explore un espace-temps en mouvement, mais sans chercher à l’épuiser et toujours à la limite de s’y laisser engloutir. Le procédé permet une juxtaposition de perceptions dans un cadre commun. Ce qui réunit les personnages, ce sont des rites (les fêtes, notamment), des lieux partagés, des noms (d’individus ou de choses) et un certain nombre de références communes, culturelles au sens large, des marques à la musique en passant par quelques manières apparentes de fonctionner (gestes, langage, ambitions affichées…) Mais Avary n’adopte pas un regard surplombant, choisissant au contraire d’habiter l’esprit embrumé de ses trois personnages élus.

Ce qui se produit alors, et se répète sans cesse, est étonnant. Le mot-clé est : détachement. Le détachement comme allure recherchée, en posant devant sa glace pour élaborer une attitude, pour avoir l’air cool. Et aussi comme indifférence à l’autre – c’est le plus évident. Mais ce sont surtout la pensée et les actes qui tendant à se détacher, à évoluer sans lien réel, séparément. Cela rejoint l’expérience des drogues, omniprésentes dans le film. Tout se passe en fait comme si chaque personnage se regardait agir avec étonnement, comme si son corps engagé dans un acte « social » (sexuel, notamment) ne s’identifiait pas à lui mais faisait seulement partie de ses possessions du moment, au même titre, disons, qu’un animal domestique aux velléités d’indépendance.

A partir de là, on ne s’étonnera pas qu’il n’y ait pas de véritable communication et que la plus grande violence du film se trouve dans les moments où se constate dans la douleur une non-reconnaissance. Une fille se précipite vers celui qu’elle croit aimer, mais il l’a oubliée. Un garçon se présente au téléphone, mais son interlocuteur ignore qui « Paul » peut bien être. Sans même parler du suicide d’une amoureuse non identifiée. Une phrase revient, idéalement banale, qui résume bien cet état de fait : « Tu ne connaîtras jamais personne. » Le dire n’est rien. Le faire ressentir avec une telle persévérance est un exploit déchirant.

Dans le titre « Les lois de l’attraction », le premier terme pourrait bien être le plus important. Mais ces lois ne sont pas fixées, il n’y a ni règles, ni tabous, ni transgressions. Chacun est comme une assemblée constituante en plein labeur empirique. Chacun est un pays, avec sa langue propre, sa monnaie difficilement convertible, son fuseau horaire (son temps propre) et ses mythes fondateurs qu’il retravaille en direct (exemple : l’idée du garçon idéal). Si les relations échouent si souvent, c’est qu’elles sont internationales, fatalement.

Assez noir, le film en vient à conclure implicitement que l’addition de deux individus désirants ne saurait produire que deux (au moins) fictions incomplètes. Et pourtant, il ressemble à une fête, à la célébration bruyante et animée de ce fourmillement multiforme de récits en devenir contrarié. Selon deux modes : la cristallisation et l’accélération. La seconde est une projection ou un radotage de l’imaginaire, la croissance d’une idée qui se détache du réel. L’accélération, quant à elle, culmine dans l’impressionnante séquence du récit de voyage livré par un garçon revenu d’Europe. C’est un montage de fragments vidéo dépourvus de netteté qu’accompagne une liste de faits et d’actions débitée à un rythme frénétique mais toujours égal, comme indifférent. Un point commun entre ces deux extrêmes : ce que l’on y voit n’est jamais ce qui est mais ce qui a été ou ce qui sera peut-être un jour. L’hédonisme des Lois de l’attraction n’est pas là où l’on croit. Le film ne connaît qu’une ivresse : celle du sentiment romanesque.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°577, mars 2003)

Les Lois de l’attraction (Etats-Unis, 2003) de Roger Avary

Erwan Higuinen

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