L’Invasion des profanateurs de sépultures

BodySnatchers

Ne pas se fier au titre français de ce chef-d’œuvre de la série B : on ne verra ici ni profanateurs, ni sépultures. Comme l’indique le titre original, Invasion of the Body Snatchers, les envahisseurs « s’emparent » des corps, qu’ils remplacent par des doubles identiques mais déshumanisés. Les humains deviennent alors des légumes (littéralement: ils « naissent » de cosses de haricots géants) sans émotions, qu’ils ne font qu’imiter comme de mauvais acteurs. Mais cette différence est presque imperceptible, la prise de conscience ne pouvant se faire que de très près (un baiser glacial) ou de très loin (par une fenêtre, la vision d’une foule au comportement mécanique).

A la fois film noir et de science-fiction, L’Invasion des profanateurs de sépultures est un grand récit paranoïaque où le monde change moins que le regard posé sur lui : la petite ville californienne est d’abord familière puis, lorsque l’on repasse par les mêmes lieux, elle est comme devenue étrangère. La menace est invisible, partout et nulle part, et Don Siegel invente l’enfermement à ciel ouvert.

Au-delà de ses deux remakes signés Philip Kaufman et Abel Ferrara, le film aura une nombreuse descendance : La Nuit des morts-vivants de Romero, They Live (Invasion Los Angeles en français, titre ridicule mais référence explicite) de Carpenter ou Dark City d’Alex Proyas, autant de films de genre brillants (le dernier, certes, franchement moins) qui sont aussi des films politiques. Mais la signification de L’Invasion… demeure indécidable. A l’époque, en 1956, le propos peut aussi bien être anticommuniste qu’antimaccarthyste. Tout juste peut-on supposer que, pour Don Siegel, cela revient à peu près au même : anarchiste violemment sentimental, il exécrait toute forme de totalitarisme, de fascisme, d’endoctrinement. Mais la métaphore reste ouverte: libre au spectateur d’y projeter sa sensibilité, de faire naître un sens de son rapport intime au film, de l’habiter à sa façon.

(Paru dans Libération du 19 mai 1998)

L’Invasion des profanateurs de sépultures (Invasion of the Body Snatchers, 1956) de Don Siegel

Erwan Higuinen

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