La Planète des singes

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L’homme est tombé du ciel, dans une capsule qui ne pouvait contenir que lui. Il s’en est extirpé, a regardé autour de lui, est né sans l’avoir choisi à un monde qui n’est pas le sien. Ainsi débute réellement cette nouvelle Planète des singes, après un prologue dans une station spatiale où l’homme, bien que militaire et américain, n’était déjà pas vraiment chez lui, déjà opposé à des officiers bornés qu’il a préféré défier. Sur cette planète, le capitaine Leo Davidson (Mark Wahlberg) est un intrus, mais aussi un personnage neuf. Il va devoir exister avec d’autres, explorer moins ce monde que les formes d’alliance ou d’affrontement auxquelles il pourra prendre part pour l’animer ou le transformer. Du couple au groupe, de la famille au peuple. Dès l’instant où son vaisseau se brise en touchant cette planète, il ne peut plus revenir en arrière. Désormais, il ne sera plus seul.

La Planète des singes version Tim Burton ne peut donc être qu’un film politique. De fait, dans la grande tradition des romans d’anticipation critiques, il tient de la parabole militante. Traités en animaux par la dictature des singes, les humains se rebelleront et affronteront les « légions » – le choix du terme n’est pas neutre, qui renvoie à l’antiquité romaine et, indirectement, au fascisme – simiennes. Mais ils seront pour cela aidés par quelques singes « humanistes », avec qui ils formeront un commando carpenterien mixte de bien des manières (hommes et singes, femme et enfant, Noir et Blancs) et qu’en rejoindront bientôt d’autres. C’est évidemment de résistance qu’il est question – à la dictature, au capitalisme… Car la frontière entre les bons et les méchants, non seulement est mouvante, mais ne s’identifie pas à celle entre les espèces. Ce qui est d’autant plus surprenant que, de façon infiniment plus nette que dans les précédentes variations sur le livre de Pierre Boulle, les singes demeurent des singes. Un peu comme dans Les Grands Singes, roman récent du britannique Will Self, l’inversion des rôles dans la société entre hommes et primates n’implique pas une totale humanisation de ces derniers. Les mœurs, les comportements relèvent toujours du règne animal. Sous le masque du général Thade, Tim Roth grimace, grogne, conforte sa place de mâle dominant par l’intimidation. La bestialité demeure, qui éclate, terrifiante, à chacune de ses apparitions. Avec seulement des degrés dans l’animalité, jusqu’aux humains « sauvages » qui apparaissent en nombre dans le désert avec des airs de proies muettes et apeurées.

Si l’espèce n’est pas l’élément déterminant, c’est que les personnages auxquels Burton décide de s’intéresser sont, comme toujours, un peu en marge, un peu fous ou flous, comme étrangers à leur monde, à leurs scènes, en transit. Ils sont ce qui échappe à leur « espèce » ou voudrait s’en échapper (Batman, Catwoman, Edward aux mains d’argent, Jack Skellington…). Mais, sur cette planète-île, le naufragé de l’espace est, plus encore qu’à la colère samouraï des bataillons de singes casqués,  confronté à la responsabilité que lui confère le regard de ceux qui espèrent tout de lui, qui voient en lui un messie, un nouveau Moïse, un nouveau Jésus. Alors, il faut passer à l’action, et cela vaut autant pour Tim Burton, cinéaste du fantasme préadolescent persistant et de l’icône maladive contraint aujourd’hui de flirter avec la fresque épique. Sans doute son cinéma y perd-il quelque chose, mais sa transformation est passionnante. C’est que, bien que jouant avec des singes costumés, Burton évolue vers l’âge adulte. Il a déjà été plus grand, mais c’est pourtant une manière de croissance qui est à l’œuvre ici, jusque dans sa manière de tester deux ou trois utopies avec un espoir seulement modéré.

Devenir adulte, affronter le réel – serait-ce en filmant une œuvre de fantaisie –, c’est aussi, peut-être, choisir. Et, par exemple, entre deux femmes. La blonde humaine (Estella Warren) ou la brune gueunon de gauche (Helena Bonham-Carter) ? La vigueur pin-up déjà boudeuse ou la sentimentalité qui tarde à se savoir mutine ? Les deux veulent celui qui est venu d’ailleurs. Chaque fois que Mark Wahlberg est avec l’une, Burton interrompt le plan qui les réunit pour lui confronter celui de l’autre, seule, dont l’avidité jalouse voile les yeux encore presque secs. Systématisé, le procédé a valeur de rappel que persiste le désordre, que le fantasme Catwoman (deux femmes en une, selon les heures) est toujours là. Deux séquences du film se répondent. D’abord, l’homme de l’espace plonge dans l’étendue d’eau où repose sa capsule ; la blonde le rejoint sous la surface. Plus tard, il doit porter la brune pour traverser une rivière : les singes ne savent pas nager. Alors : la femme des profondeurs ou celle du voyage vers l’ailleurs ? On ne révélera pas ici la décision du capitaine Leo Davidson. Mais ce que l’on peut dire quand même, c’est qu’en définitive, elle le perdra.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°560, septembre 2001)

La Planète des singes (2001) de Tim Burton

Erwan Higuinen

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