Henry Fool

Henry Fool

Mal reçu par la critique à Cannes, Henry Fool est sorti en douce à la fin de l’été, sans projection de presse ni promotion digne de ce nom, dans un tout petit nombre de salles – à l’heure où paraît ce numéro des Cahiers, rien ne dit qu’il soit encore à l’affiche. Un film sacrifié, auquel on n’a laissé aucune chance d’exister, de se faire peu à peu une place. Un film certes imparfait, un peu lourd et maladroit, et pourtant un beau film qui méritait mieux que cette méprisante indifférence. Il est vrai que, pour la première fois, Hal Hartley prenait le risque de rebuter, voire carrément de faire honte. Depuis ses débuts unanimement salués (The Unbelievable Truth, Trust Me, même Simple Men et ce petit bijou qu’était Surviving Desire), il semble se chercher, entre les tentatives d’enrichir son univers un brin étriqué (en y plongeant Isabelle Huppert, le temps du charmant Amateur) et celles d’en disséquer les mécanismes (dans Flirt, cet exercice de style formidablement décevant).

Dans Henry Fool, on retrouve tout Hal Hartley, ces familles malades, ce milieu prolo ordinaire, ces quelques personnages qui se croisent sans cesse, cette obsession d’une connaissance à acquérir (via les livres, ces objets précieux) et, surtout, ce besoin d’aide, de soutien que tous ont en commun – rencontre ou collision, assistance ou agression, c’est d’abord une question de mise en scène. Mais Hartley met sa maîtrise en danger dans ce film plus brut, plus cruel, plus premier degré que les précédents – que Martin Donovan, son acteur fétiche, ait laissé la place à un quasi sosie trash ventripotent, Thomas Jay Ryan, n’est pas innocent. Dans cette fausse fable racontant l’ascension d’un éboueur qui finira prix Nobel de littérature et la chute symétrique d’un génie autoproclamé voué à devenir à son tour éboueur, tout est dans la mutation conjointe des thèmes et du style, cette tendance à la presque répétition, au retour du même sous d’autres formes (dans le film et d’un film à l’autre) qui ne prend son sens que dans la durée.

Le « système Hartley » se craquelle, laissant soudain place au désespoir (le chemin de croix de Henry) ou au merveilleux (la séquence qui montre le fils de Henry partant en quête de Simon-James Urbaniak pour lui demander d’aider son père accusé de meurtre). Sans rien renier de ses idées fixes, Hal Hartley ouvre son cinéma au hasard, au dérapage incontrôlé – et c’est ce qui rend le film précieux. Par ailleurs, Henry Fool est souvent très drôle.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°528, octobre 1998)

Henry Fool (Etats-Unis, 1998) de Hal Hartley.

Erwan Higuinen

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