Capra, entre béatitude et nihilisme

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Connaissez-vous Frank Capra ? Bien sûr : La vie est belle, Mr Smith…, Mr Deeds…, les contes utopiques, l’optimisme irréductible… Mais pas du tout : cet homme était obsédé par le suicide, issue envisagée et évitée de justesse dans presque tous ses films, jusqu’à State of the Union (1948) où, cette fois, il ne fait pas semblant. Les deux propositions sont vraies ou, plus exactement, correspondent aux deux pôles entre lesquels oscillent les films de Capra, jamais meilleurs, justement, que quand ils ne savent encore pas de quel côté, entre béatitude et nihilisme également émus, ils s’apprêtent à basculer. Les trois films réunis en coffret sans logique apparente par Wild Side Vidéo le confirment sans cesse. Il y a Lady for a Day (1933), première exploration d’une histoire que le cinéaste revisitera des années plus tard pour ce qui sera son dernier film (Pocketful of Miracles, 1961). Il y a aussi Broadway Bill (1934), la rareté du lot, récit enlevé de la passion pour les courses hippiques d’un homme marié à l’une des filles d’un magnat ronchon tel que Capra aimait prétendre les détester. Et puis L’Homme de la rue (Meet John Doe, 1941), un peu égaré ici tant il paraît a priori indissociable des autres fables au populisme prosélyte de la période glorieuse – 1936-1947 – de l’auteur de Vous ne l’emporterez pas avec vous.

Sauf qu’à revoir à la file ces films de périodes distinctes, la différence ne saute pas aux yeux. D’abord parce qu’à la base de ces récits en forme de sortie du quotidien, il n’y a pas de réel crédible mais, d’emblée, une construction quasi théâtrale, un premier travestissement pittoresque de la vie américaine de l’époque. Ainsi de la société des mendiants de Lady for a Day, pas moins fantaisiste que la transformation à venir d’une vieille indigente en femme du monde. Il ne s’agira pas de substituer une fiction au réel mais d’édifier une seconde mise en scène, logiquement instable, sur une première, qui menace de redevenir visible si l’autre s’écroule. Chez Capra, le naturel (qui piaffe à l’écurie en attendant de revenir au galop) est déjà artificiel : tout est affaire de (re)mises en scène.

Le principe de L’Homme de la rue n’est pas très différent : de Gary Cooper, clochard sans scrupule (mais acteur grossièrement déguisé), Barbara Stanwyck tentera de faire un idéaliste déçu par l’Amérique et, donc, suicidaire. Pour sauver son emploi et, en même temps, rendre le monde meilleur. Mais ici se glisse en douce un curieux scénario pré-Vertigo semi incestueux : la femme recrée l’homme à l’image de son père défunt, qu’elle regrette tant, pour finalement l’aimer. Lequel homme fera tout son possible pour devenir cette image, mais c’est trop dur, il est fichu. Comme souvent chez Capra, son succès final ne devra pas grand-chose à sa propre action, mais sera le fruit d’une intervention (collective) extérieure. Pas de héros qui sauve le monde, mais un monde (une société reconstituée) qui sauve le (supposé) héros. Un public qui applaudit l’acteur et donc, par ricochet, l’auteur (le personnage de Barbara Stanwyck, le cinéaste Frank Capra).

Il ne se passait rien d’autre dans Lady for a Day : l’éphémère grande dame restait inactive, entièrement soumise à la bonne volonté de ceux qui l’entourent, envisageant même d’avouer la supercherie (à sa fille en visite, au mariage menacé). Alors se produisait l’un de ces ralentissements qui serrent le cœur à la vue de bien des films de Capra : la mise en scène festive, éventuellement au bluff, se fait moins frénétique, plus laborieuse, le rythme se ralentit, un gouffre se devine… Ce qui fait toute la différence, le paramètre essentiel du cinéma de Capra, qui n’a pas excellé pour rien entre burlesque et screwball comedy (à quand une édition DVD de Rain or Shine et de Platinum Blonde ?), c’est la vitesse ou, plus précisément, la cadence. On ne s’étonnera pas que Broadway Bill soit tout entier tendu vers une course de chevaux décisive, moment prolongé où tout va se jouer, qui peut déboucher sur le triomphe ou sur la ruine. C’est le modèle absolu du cinéma de Capra : crainte du faux départ, d’être retenu, d’accélérer à s’en faire exploser le cœur, mais aussi jouissance du rythme idéal, le plus vite possible, on croit décoller. Mais le cinéaste Capra n’est pas un cheval. Plutôt un coureur cycliste, glorieux lorsqu’il insiste dans les côtes, énervant quand il en rajoute dans les descentes, idéalement imprévisible dans les étapes de plat. Surtout, quand il arrête de pédaler, il tombe. Et nous avec.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°578, avril 2003)

Coffret Frank Capra : Lady for a Day (1933), Broadway Bill (1934), L’Homme de la rue (1941). Wild Side Vidéo.

Erwan Higuinen

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