Monstres & Cie

Monstres

En 1942, un dénommé Sullivan, cinéaste de son état, décidait, après avoir envisagé de passer aux drames à conscience sociale affichée, de persévérer dans le comique pour rendre plus douce la vie de ses contemporains. Réalisé par Preston Sturges, le film s’appelait Les Voyages de Sullivan. Soixante ans plus tard, un autre Sullivan, James P. après John L., suit un parcours semblable. Sorte de gros ours pelucheux à cornes et à crocs aiguisés, il est l’employé vedette de l’entreprise Monstres & Cie, qui produit, à partir des cris arrachés aux enfants que les créatures les plus invraisemblables visitent chaque soir dans leurs chambres, l’électricité qui fait vivre la ville de Monstropolis. Du premier au dernier plan, Sulli – c’est son surnom – et ses congénères sont des monstres comiques, mais ils l’ignorent, et ce n’est qu’à la toute fin, qu’ils opteront délibérément pour l’humour, les rires des enfants remplaçant alors leurs cris comme source d’énergie. Les personnages sont en retard sur le film, qui s’identifie à leur prise de conscience : celle qu’ils sont de formidables acteurs de comédie.

Chez Preston Sturges, c’est dans une salle de cinéma que le cinéaste choisissait de revenir au comique. Ses mésaventures l’ayant entraîné jusqu’au bagne, il assistait, en compagnie de ses compagnons d’infortune qui basculaient brusquement dans l’hilarité, à la projection d’un dessin animé de Walt Disney. Aujourd’hui, alors que Disney distribue d’ailleurs les productions du studio Pixar comme Monstres et Cie, la perspective change : le point de vue devient celui des images, et même des « nouvelles images » qui ne visent, chez Pixar, pas une reproduction du réel (à l’inverse, par exemple, du film Final Fantasy dans sa représentation des humains) mais une mise en volume et en mouvement des jouets d’enfants. Avec un goût épatant pour le grouillement festif et un rejet tout aussi appréciable du second degré (ici, on bosse, et on n’a pas de temps pour les clins d’œil faciles).

L’autre grand film d’animation de cette année, plastiquement plus traditionnel, regardait les choses d’un autre point de vue. Dans Le Voyage de Chihiro d’Hayao Miyazaki, c’est avec la petite héroïne que l’on se rendait chez les monstres. Dans Monstres et Cie, de l’intérieur de l’image, on la voit venir. Ici, ce n’est pas l’enfant qui travaille à apprivoiser les apparitions nocturnes mais les images qui apprennent à vivre avec les humains, qui cessent d’en avoir peur et décident de ne plus chercher à les effrayer.

Depuis la sortie du film, cet apprentissage s’est en un sens poursuivi. En DVD, Monstres & Cie se présente de deux façon : sur un seul disque ou dans un coffret qui en réunit deux. Ne change réellement que la quantité de documents, jeux et histoires illustrées pour enfants qui accompagnent le long métrage. S’en détachent particulièrement des courts métrages, produits par Pixar avant Monstres & Cie mais aussi après, et reprenant ses personnages. On y trouve aussi, sur le modèle des séquences coupées, des projets de scènes abandonnés. Qui, n’ayant pas été réalisées, se présentent sous la forme étonnante d’un story-board animé, crayonné et à peine colorié mais mis en voix, aux airs de dessin animé primitif. Ainsi se croisent, sur le DVD, l’archéologie du film (on le découvre avant la fin de sa croissance) et son extension, comme s’il continuait à vivre, comme s’il se mettait à son aise pour cohabiter avec nous.

Dans Monstres & Cie, c’est en franchissant des portes que l’on passe du monde des monstres à celui des humains via les chambres d’enfants. Plus encore qu’au cinéma, ces portes trouvent un équivalent parfait en l’écran de télévision, par sa dimension, sa familiarité et sa présence à domicile. La symétrie devient parfaite. Ne reste alors plus qu’à attendre l’étape technologique suivante, celle des images holographiques (voir les films-souvenirs de Tom Cruise dans Minority Report) qui entreraient vraiment dans la chambre. Et puis non : elles ont toujours été là.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma,
hors-série « Le guide des 100 plus beaux DVD de l’année », novembre 2002)

Monstres & Cie (Monsters, Inc., 2001) de Pete Docter

Erwan Higuinen

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