A bout de souffle

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C’est une affaire de saccades enamourées, d’icônes photocopiées, de théories blaguées. Un tour de Paris en voitures volées entre deux scènes volubiles de chambre aux draps froissés. Sans doute est-il difficile, aujourd’hui, de prendre réellement la mesure de l’impact qu’a pu avoir en son temps A bout de souffle, prototype de film neuf (mais à la mémoire très fournie) déposé devant les spectateurs le 16 mars 1960 comme s’il devait pourtant demeurer l’unique spécimen de son espèce. Tourné pour un budget très inférieur à la moyenne du cinéma français de l’époque, débarqué avec, en guise de garde rapprochée pour rassurer un producteur inquiet, les relativement plus « établis » Claude Chabrol (comme « conseiller technique ») et François Truffaut (pour le « sujet » original), le premier long métrage de Godard tient de l’application stricte d’un principe simple : tout est permis. Au point que l’on ne sait bientôt plus ce qui, du film noir savamment convoqué et de la vie parisienne alors on ne peut plus contemporaine, forme la toile de fond ou s’en libère.

Empruntée au Bonjour tristesse tout frais de Preminger, Jean Seberg vend le Herald Tribune sur les Champs Elysées, hésite, fait des mines. Et cætera. Belmondo enlève et remet son chapeau, râle, ruse, s’ébroue, allume une autre cigarette. Le film affiche sans complexe sa misogynie fascinée. Mais, des deux, qui est le modèle, qui est la poupée ? Qui minaude, qui raisonne, qui fait l’enfant ? Changeons d’optique : devant un cinéma qui projette Plus dure sera la chute de Mark Robson, Belmondo avise une photo de Bogart, et s’y mire avec conviction. Plus tard, à Orly, un supposé grand écrivain (joué par Jean-Pierre Melville) se donne en conférence de presse. A bout de souffle est aussi la recherche en mouvement paradoxalement gracieux d’une posture idéale entre ces deux formes de spectacles éminemment godardiennes : la projection narcissique et l’interview faussement détachée. Une quête naturellement compliquée par l’omniprésente question de la possibilité d’un couple.

Ainsi va A bout de souffle, road movie en circuit fermé, toujours plus ou moins sentimental qu’il n’y paraît, de chahuts verbaux en tripotages très affirmés, brutal et doux à la fois. Dans l’étiquette « Nouvelle Vague », la nouveauté importe peut-être aujourd’hui moins que la vague, le flux et le reflux, sur le corps des acteurs si jeunes et celui du cinéma vieillissants. Et sur le spectateur, aussi, pauvre chose anachronique qui en sort pourtant revivifié.

(Paru dans Les Inrockuptibles, hors-série Godard, mai 2006)

A bout de souffle (1960) De Jean-Luc Godard

Erwan Higuinen

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