De l’autre côté

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Après D’Est et Sud, De l’autre côté est le troisième représentant d’une forme cinématographique nouvelle inventée par Chantal Akerman, un documentaire qui réveille d’innombrables fictions parcellaires, une œuvre éminemment moderne qui retrouve quelque chose du cinéma des origines, des Lumière à Murnau. Entre ces mondes officiellement distincts, le film longe la frontière pour la traverser bientôt presque insensiblement. La frontière est justement son sujet, ou le lieu qu’il cherche même si celui-ci n’en est pas vraiment un – c’est plutôt un mur à la violence immobile, muette et arbitraire, ou une très vieille idée à jamais obsédante.

« L’autre côté », c’est l’Amérique pour les Mexicains qui rêvent d’une vie meilleure mais se heurtent sans cesse à ceux qui croient protéger leur espace historique. Ils reviennent sur leurs pas, ou ils meurent car les passages autrefois presque accessibles ont été bouclés, et il ne reste plus que le désert, que les routes les plus dangereuses. L’autre côté, c’est aussi le Mexique pour les Américains retranchés dans leurs ranchs qui ont survécu quasi inchangés aux westerns d’antan, fantasmant une menace qu’ils ressentent animale, la saleté, les maladies, les agressions de l’invisible étranger. La frontière est le rapport entre ces deux rives, qu’ici ne sépare même pas le Rio Grande.

Chantal Akerman va d’abord à la rencontre des Mexicains, chez eux, et recueille leurs récits de disparitions : celles des parents et amis qui les ont quittés, passant de l’autre côté ou tombant en chemin, et pour certains leur propre disparition, à venir. Très vite, la parole a ainsi à voir avec l’absence, avec un tenace désir d’ailleurs qui ne cesse de circuler de tête en tête. A ces plans d’une sobre frontalité, où s’écoute aussi parfois le silence, en répondent (ou leur font écho) d’autres qui ne leur ressemblent pas tout de suite. Des plans fixes, longs et surtout profonds, sur lesquels viennent s’imprimer le souffle du vent, ou les transformations de la lumière, ou la permanence des choses. Des vues documentaires dont le cadre nous prête un morceau du monde. Leur succèdent les travellings automobiles qui étaient déjà nombreux dans D’Est et Sud et qui s’imposent doucement au cœur du film, suivant une direction incertaine le long de la frontière, sur des routes parfois vides, parfois encombrées.

Dans tous les cas, l’effet est extrêmement troublant, que renforce encore la juxtaposition impressionniste, d’une logique mystérieuse, de ces trois registres distincts. Ici se superposent une dimension extrêmement concrète et directe et une temporalité flottante qui est celle du « plus tout à fait là », des traces qui tardent à s’effacer. De fait, on ne verra pas d’immigrant clandestin qui a réussi. Lorsqu’elle aura finalement traversé la frontière, arrivée en Arizona, Chantal Akerman ira voir les Américains, hostiles – leurs propos sont terribles – ou compatissants. Puis elle filmera une autoroute américaine à la nuit tombée, et sa voix nous contera l’histoire d’une femme qu’un jour plus personne n’a vue et dont nul ne sait ce qu’elle est devenue.

Car ce film politique est une histoire de fantômes. Que l’on distingue dans un plan que n’a pas tourné la cinéaste mais qu’elle a emprunté, avec quelques autres, aux archives des gardiens américains de la frontière. Ce sont des silhouettes blanches sur une image noire, au centre de laquelle un viseur semble ne surtout pas vouloir les laisser s’échapper. Ils sont loin, ils marchent, ils sont perdus, en voie de disparition. Ce plan venu d’ailleurs est le contraire du film, son bouleversant négatif. La caméra de Chantal Akerman ne les vise pas de la sorte mais devine des parcours qui furent ou seront empruntés par eux. De l’autre côté est finalement moins un film qui franchit la frontière qu’un film où celle-ci passe et repasse. Alors viennent s’y déposer les histoires qu’ont connues ces lieux, et d’autres qui sont d’ailleurs et d’autres temps, comme par sédimentation. Le vent chante encore leur interminable odyssée.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°574, décembre 2002)

De l’autre côté (2002) de Chantal Akerman

Erwan Higuinen

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