Au fil du câble : Eastwood, Berkeley, Resnais, Cassavetes, Zurlini

PlayMisty

Un frisson dans la nuit (Play Misty For Me, 1971) de Clint Eastwood, sur CinéCinéma Frisson.

Premier film réalisé par Clint Eastwood, Un frisson dans la nuit séduit d’emblée par sa modestie et par la manière dont le cinéaste choisit d’y prendre son temps. A l’époque acteur de films d’action, Eastwood se donne presque un rôle d’homme-objet, souvent passif et désiré jusqu’à la folie par une femme, voix jazz avant d’être un corps viril et silhouette discrète avant de s’imposer comme présence solide. Mais si ce coup d’essai est remarquable, c’est encore moins un coup de maître que d’élève. La mise en scène semble y osciller entre les deux pères de cinéma d’Eastwood, entre la sécheresse sentimentale des séries B de Don Siegel et les flambées maniéristes de Sergio Leone. L’un des bonheurs que procure le film est là : on peut y voir un style s’inventer pas à pas.

DanseusesZiegfeld

La Danseuse des Folies Ziegfeld (Ziegfeld Girl, 1941) de Robert Z. Leonard, sur TCM.

TCM insiste sur la présence de Lana Turner, James Stewart et Hedy Lamarr sont de la partie et la réalisation est du solide tâcheron Robert Z. Leonard. Mais c’est pour les chorégraphies de Busby Berkeley et les évolutions bouleversantes de Judy Garland que l’on se laisse entraîner par La Danseuse des Folies Ziegfeld, film étrangement long et bancal, qui lorgne à la fois sur les Gold Diggers (of 1933, of 1935…) et sur Les Ensorcelés de Minnelli sans retrouver ni la fraîcheur enjouée des premiers, ni la noirceur profonde du second. Bancal, passant son temps à s’engluer, à se reprendre, à patiner à nouveau, le film n’est pas de ces productions moyennes plus qu’estimables parce qu’en 1941, l’âge était d’or. « I’m Always Chasing Rainbows » (« Je poursuis toujours des arcs-en-ciel »), chante Judy Garland. Plus tard, elle entonne « Minnie From Trinidad », semble ne plus toucher le sol, et le film décolle avec elle. Inégal et déséquilibré, il est de ceux qui, par leurs dérives même, font naître la possibilité d’un aussi bel envol.

IWantToGoHome

I Want to Go Home (1989) d’Alain Resnais, sur CinéCinéma Auteur.

Loin d’être le plus grand film de Resnais, I Want to Go Home est pourtant, sauf rejet de son geste singulier, l’un de ceux qui peuvent susciter la plus forte affection. Dans cette comédie hétérogène au fond assez sombre, tout est affaire de rencontres laborieuses et d’incompréhensions, entre Français et Américains, entre culture haute et culture populaire, entre un père et sa fille, de l’arrivée à l’aéroport où personne n’attend Adolph Green (autrefois scénariste, entre autres, de Singin’ in the Rain) aux discussions qui n’en sont pas vraiment sur la valeur des comics qu’il dessine. Avec une phobie persistante : se sentir étranger. Bandes dessinées et musical imprègnent le film, de manière explicite (chat dessiné apparaissant sur l’écran) ou plus discrète (comportements tendant vers ceux des personnages de cartoons). Jusqu’à cette vision inattendue et délicieuse : tout devant se dénouer au cours d’un bal costumé, ce sont Popeye, Tarzan, Titi ou Superman qui affluent dans une grande maison de campagne que l’on soupçonne fort d’être celle du plus « noble » Providence.

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Shadows (1960) de John Cassavetes, sur Cinéfaz.

Et si l’on redécouvrait les films de John Cassavetes ? En voilà quatre : Une femme sous influence (1974), Faces (1968), film-déclaration d’indépendance, La Ballade des sans-espoir (1962), né de sa brève parenthèse hollywoodienne, et Shadows, son tout premier, issu d’une improvisation (devenue composition) au sein du cours d’art dramatique qu’animait alors Cassavetes. Exact contemporain d’A bout de souffle, Shadows ne tire pourtant pas sa modernité des mêmes sources que Godard, mais de l’expérience d’un acteur qui, après avoir joué dans une petite dizaine de longs métrages, regrettait de ne pas s’y sentir « aussi libre que sur scène ou dans une pièce télévisée en direct » (John Cassavetes, autoportraits, Editions des Cahiers). Le théâtre, la télé d’alors et le jazz sont les trois guides, en intensité et en musicalité, de ce film charnière pour le cinéma américain.

LeProfesseur

Le Professeur (La prima notte di quiete, 1972) de Valerio Zurlini, sur CinéCinéma Auteur.

Le Professeur date de cette époque où Delon, se laissant diriger, était encore un grand acteur. Enseignant bien peu professoral tout juste arrivé à Rimini, il est ici décalé, du groupe jovial et magouilleur auquel il se joint comme de la population lycéenne, mais pas sur le mode de la grandeur exubérante. Chez la jeune Vanina aux grands yeux voilés, il note une tristesse secrète, mais c’est la sienne que l’on remarque d’emblée : tête baissée, démarche de chien fatigué de se battre, retrait permanent. Si ces deux-là s’aiment, c’est sous la forme d’une obsession triste, trop enlisés pour vraiment échanger des regards. Le regretté Valerio Zurlini les filme en cartographe strict et attentif de leurs émois entravés, à la lumière tremblante desquels la ville elle-même est transformée.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°581, rubrique « Au fil du câble », juillet-août 2003)

Erwan Higuinen

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