L’Impasse tragique

DarkCorner

L’Impasse tragique est un film de Henry Hathaway qui, en quarante ans de carrière hollywoodienne, ne fit pas partie des plus grands ­ ce qui n’est pas grave ­ mais fut beaucoup plus qu’un tâcheron. C’est aussi un film de la Twentieth Century Fox qui, sous la férule de Darryl Zanuck, cherche alors à introduire du réel (conscience sociale ou tournages en extérieur) dans sa production. C’est enfin un film de 1946, l’année de Gilda (Charles Vidor), du Grand Sommeil (Hawks) et des Tueurs (Siodmak), en plein dans la grande époque du film noir. La réussite du film, comme celle de Kiss of Death (1947) et de Call Northside 777 (1948) également signés Hathaway, tient ainsi à la rencontre heureuse d’un metteur en scène précis et inspiré, d’un studio favorisant l’audace et d’un genre à son apogée.

L’Impasse tragique est donc un modèle de film noir dont la seule limite est de l’être peut-être un peu trop, n’offrant rien de plus que ce que l’on attend de lui. Ainsi ne sera-t-on pas surpris d’y découvrir William Bendix en homme de main bas du front (comme dans La Clé de verre de Stuart Heisler) ou Clifton Webb (vu dans Laura de Preminger) en dandy vieillissant amoureux d’un tableau.

Mais Hathaway filme à merveille ces rues sombres, ces appartements où se cristallise l’angoisse, tout un univers nocturne où chaque porte semble dissimuler un nouveau danger. Le héros (Mark Stevens) est un privé qui ne comprend rien à la manipulation dont il est victime, un homme paniqué qui perd peu à peu de sa prestance, se laisse aller à une violence quasi sadique et sent le piège se refermer sur lui, uniquement soutenu par son assistante (la pimpante Lucille Ball) qui, loin de la femme fatale, est la seule à garder les pieds sur terre ­ – il joue les séducteurs, elle le rembarre sur le mode de l’affection acquise d’avance. Si un miracle salvateur a finalement lieu, il ne change rien à la vision du monde qui sous-tend le film. Celle-ci est noire, résolument noire.

(Paru dans Libération du 23 mai 1998)

L’Impasse tragique (The Dark Corner, 1946) de Henry Hathaway

Erwan Higuinen

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