Festival de Berlin 2003

Resurrection

In this World (de Michael Winterbottom) méritait-il son Ours d’or ? Quant à Adaptation (de Spike Jonze) et The Hours (de Stephen Daldry), ont-il trouvé leur juste place au palmarès (respectivement Grand Prix et prix d’interprétation féminine pour Nicole Kidman, Meryl Streep et Julianne Moore) ? Mettons fin d’emblée à l’insoutenable suspense : on n’a pas vu ces films, déjà venus et repartis lorsqu’on fit nos premiers pas grelottants sur la déprimante Potzdammer Platz à partir de laquelle tente tant bien que mal de rayonner la Berlinale. Faut-il en conclure qu’on n’a rien vu à Berlin ? N’exagérons rien, même si on attendit longtemps la découverte étourdissante sans laquelle il n’est pas de festival mémorable.

Lundi 10 février

Berlin aime les Américains, qui s’y pressent pour dire en cœur (Dustin Hoffmann, Spike Lee, Edward Norton…), leur opposition à une guerre contre l’Irak. George Clooney, lui, est venu avec un truc nouveau : son film, son premier, Confessions of a Dangerous Mind. Ces confessions ne sont pas celles d’un homme mais bien d’un esprit dangereux, celui du dénommé Chuck Barris, producteur télé qui déclara dans son autobiographie avoir par ailleurs fait tueur pour la CIA comme deuxième métier. Sous influence Coen (caricature et ironie) et Soderbergh (esthétique qui vise le « fondu » en une image générale) avec Milos Forman à l’horizon (le spectacle américain et ses héros indécidables), Clooney bricole un film idéalement bancal, anti-historique et non-édifiant, visant une manière de réalisme mental et reposant largement sur ses acteurs. Sam Rockwell y mérite son prix d’interprétation, mais c’est Drew Barrymore qui nous ébouriffe follement.

Mardi 11 février

Réveil difficile : le film du matin s’appelle Son Frère. Il est signé Patrice Chéreau (Ours d’argent) et relate la maladie d’un jeune homme, vue par-dessus l’épaule du frère avec qui il renoue. Le regard est frontal, dégradation physique, (longue) prise de sang, rasage intégral avant l’opération. Le film est riche, d’une efficacité émotionnelle rare et d’une cohérence théorique inattaquable, mais quelque chose gêne, la sensation d’un léger coup de force. Comme dans Intimité (scènes de rapprochement physique) ou Ceux qui m’aiment… (virtuosité des séquences en train), on perçoit comme une ombre : celle d’une vision du film comme défi à relever, comme épreuve à passer, comme si sa nécessité était extérieure à son sujet. Son frère est à revoir, assurément. Ce n’est pas le cas de la comédie musicale néerlandaise Ja Zuster, Nee Suster de Pieter Kramer, qui cite Demy et Tati mais ressemble plutôt à Amélie (restons entre nous). Et peut-être pas non plus de Lichter, de l’Allemand Hans-Christian Schmid, mais pour d’autres raisons : ce film choral dissonant, entre Allemagne et Pologne, est basé sur l’idée que les lignes (et les personnages) ne se rejoignent pas forcément. La maîtrise est non didactique, et le film tire son prix des histoires pour nous inédites qu’enfantent des lieux qui n’existent que par rapport à d’autres, qui leur demeurent étrangers.

TwilightSamurai

Mercredi 12 février

Aujourd’hui, on se réveille sous terre. En Chine, dans les mines à la sécurité douteuse où deux amis appliquent un stratagème infaillible : assassiner un collègue qu’ils font passer pour un parent, prétendre à un accident et soutirer de l’argent au patron en échange de leur silence. Le film s’appelle Blind Shaft, et son réalisateur Li Yang, dont le sérieux et le goût du risque (tourner : 1) dans les mines, 2) en opposition directe aux autorités chinoises) sont indiscutables. Mais est-ce que ça nous suffit ? Est-ce que la fiction-programme apporte un plus au documentaire qu’il aurait pu tourner sur le même sujet ? Le film nous apprend des choses sur la Chine d’aujourd’hui, comme un article de journal très informé mais platement écrit.

C’est sur une tout autre planète qu’évolue le Coréen Jang Sun-Woo qui, après Fantasmes, signe avec Resurrection of the Little Match Girl une tentative inaboutie mais excitante de film-jeu vidéo. En passant par le conte, avec l’idée que ce dernier et le jeu ont en commun d’édifier des univers faits de rêves et de désirs/fantasmes largement inconscients. Le film vaut pour son aisance à intégrer certains modes de fonctionnement du jeu vidéo, et d’abord l’alternance entre euphorie et frustration. Ses gimmicks sont d’une sophistication discutable et sa pseudo métaphysique plutôt embarrassante, mais les emprunts au jeu dotent le récit d’une épatante dimension expérimentale, en particulier lorsqu’un élément nouveau (objet, information, rencontre) vient tout changer. Le cinéaste refuse l’alternative basique réel-virtuel et propose, après George Clooney, une deuxième hypothèse de réalisme mental ultra-contemporain. Après, il y eut La 25e Heure de Spike Lee. Premières larmes du festival.

Jeudi 13 février

Vénérable septuagénaire, Yoji Yamada opte, avec The Twilight Samurai, pour un spectaculaire mesuré, pour la représentation non-héroïque du destin d’un samouraï quasi prolétarien. Les enjeux sont pratiques et intimes (s’occuper de ses filles et de sa mère gâteuse, faire renaître un amour de jeunesse), les affaires du clan faisant figure de contrariétés professionnelles. Film classique au propos moderne – ce qui lui évite l’académisme –, le film tient par son rapport à la mémoire, critique et émue. Celle du personnage, celle du genre (Kurosawa, Kobayashi). Yamada mériterait d’être davantage reconnu hors de son pays.

OneNightHusband

Vendredi 14 février

Plus jeune mais pas moins japonais, voici Hideo Nakata, avec Last Scene, dont la première séquence met en scène le rejet du film d’horreur par le réalisateur de Ring. Une scène de genre caractéristique, et soudain : « Cut ! », ce n’était qu’un film dans le film. Plus tard, Nakata tentera de dire des choses fortes sur le temps qui passe et nos amours enfuies. Bon. En revanche, filmant un tournage, il fait preuve d’un sens surprenant de la comédie détaillée. Oublie tes prétentions, Hideo : tu as de l’avenir dans la dérision modeste. Plus tôt dans l’après-midi, on vit une Gong Li musicalement accompagnée courir au ralenti à côté d’un train. Le film s’appelait Zhou Yu’s Train. Signé Sun Zhou, il faisait figure dans ses meilleurs moments – c’est dire –  de remake raté de Brève Rencontre. Au petit matin, il y eut Der alte Affe Angst de Oskar Roehler, grotesque de bout en bout. Si renouveau du cinéma allemand il y a, ce doit être ailleurs. Le film du jour s’appelle Comandante.  Devant la caméra, ils sont deux, qui discutent et s’évaluent : Oliver Stone et Fidel Castro. Castro porte des Nike. Il a vu Titanic en vidéo mais pense que c’est un film pour le grand écran. Il s’affiche en despote éclairé. Stone ne cache pas qu’il n’est pas dupe. On tique un peu sur le refus de la durée, sur le mur d’image qui, apparemment, constitue le modèle définitif du cinéma d’Oliver Stone. Et pourtant, filmer Castro comme un acteur, et soi-même idem, ce n’est pas rien. Et puis, refuser l’abus de pouvoir cinématographique, considérer que l’on doit du respect à son hôte qui, dans le film, devient son invité, c’est pas mal, hein ? Michael Moore, dans Bowling for Columbine, ne faisait pas preuve de ce savoir-filmer (comme on dit savoir-vivre). Léger et discutable sur bien des points, Comandante est pourtant, franchement, une œuvre estimable.

Samedi 16 février

Dernier jour. Demain, on croira mourir en avion. En attendant, One Night Husband, de la Thaïlandaise Pimpaka Towira. L’histoire d’une femme dont le mari disparaît. Elle le cherche ? Oui, mais pas tant que ça. Le film est une question : que substituer à l’histoire du couple, à la fiction construite par et pour deux ? Et que faire du temps et de l’espace ainsi privés d’un protagoniste majeur ? Le film se change en une suite d’activités ralenties, la jeune femme seule puis avec sa belle-sœur (vont-elles s’aimer ?). Au récit annoncé succède un anti-récit, le spectacle de la croissance d’un personnage qui ressemble à celle d’une plante – lente, pourvu qu’on l’arrose, à quand l’apparition des premières fleurs ? Mais ça se gâte, et le polar reprend ses droits. On l’oublie et on fait de One Night Husband notre film-révélation ? Non, bricolons plutôt un film idéal à partir de ceux qu’on n’a pas cités. Le sens du rythme des séquences musicales de Vagabond (du Hongrois György Szomjas), le radicalisme aveuglé de la première partie de Gololed (du Russe Mikhail Brashinsky) et le sens de la mise en scène sentimentale de El Kotbia (du Tunisien Nawfel Saheb-Ettaba). Qui a dit qu’on n’avait rien vu à Berlin ?

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°577, mars 2003)

Erwan Higuinen

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