Intervention divine

InterventionDivine

Ceux qui attendaient d’Elia Suleiman une fresque revendicatrice à la gloire de la Palestine ont dû être déçu – pour finalement, peut-être, se réjouir. Dans les premiers plans du film, via une meute de gamins, Suleiman tue le Père Noël. Signe qu’il ne faut plus y croire ? Peut-être. Puis le film adopte un registre burlesque minimaliste et se mue en comédie de voisinage ligne claire au cœur de Nazareth. Pour les personnages dont le cinéaste orchestre avec simplicité les évolutions déterminées, les coups bas se font en douce. Jeter son sac-poubelle du jour dans le jardin des voisins, fracasser le trottoir tout frais construit, insulter en voiture les passants avec un sourire appuyé, ou tout autre chose, l’imagination n’ayant en la matière pas de limite. Sous le signe de Jacques Tati, Suleiman nous installe dans un écheveau de mini-fictions récurrentes avec une virtuosité modeste qui laisse pantois. Mais très vite se révèle un écart. Entre un plan et ce qu’il deviendrait pour peu que l’action soit regardée d’ailleurs (le passage à tabac d’un homme invisible est en réalité l’assassinat malhabile d’un vil serpent). Entre le début d’un gag et sa chute, longtemps différée, pour ne venir que lorsqu’on ne l’attend plus, persuadé que les gestes pourraient se répéter sans fin – mais la voisine retourne bientôt les ordures à l’envoyeur.

Cette attente se retrouve dans la seconde partie du film, lorsque arrive le personnage joué par Elia Suleiman d’un visage économe (c’est celui de Buster Keaton, de Claude Melki) et son amoureuse. Il vit à Jérusalem, elle à Ramallah. Ils ne se voient que sur un parking jouxtant le poste de contrôle israélien qui régule – c’est-à-dire interdit – la circulation entre les deux villes. Chaque jour, ils y viennent, captifs amoureux d’un nouveau genre. Mais, alors, ils rêvent d’autre chose, et leurs fantasmes enfantent une libération que Suleiman filme d’une manière aussi littérale que les tourments domestiques du peuple de son film. En voiture, l’homme mange un fruit et jette le noyau, qui pulvérise un tank israélien. La femme marche vers le poste de contrôle : elle est si belle qu’il s’effondre. La dernière partie du film va encore plus loin. Des tireurs israéliens s’entraînent lorsque leur cible se change en combattante ninja, pasionaria encagoulée d’une Intifada triomphante. Suleiman reprend la logique combattante triviale et surréelle de son court métrage Cyber Palestine pour dessiner des arabesques kung-fu en forme de clip de propagande surréel.

Intervention divine fut ainsi non seulement le meilleur slapstick moderniste du festival de Cannes, mais aussi sa meilleure série B d’action. Il est banal de dire que Suleiman combat avec ses armes, celles du cinéma. On sera donc banal. Si la Palestine n’existe pas, son film l’invente l’air de rien. Les espaces y sont sévèrement séparés, mais il chante en sourdine les louanges de l’imaginaire comme territoire partagé.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°569, dossier Cannes, juin 2002)

Intervention divine (2002) d’Elia Suleiman

Erwan Higuinen

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