The Unfinished Swan

Unfinished

Autour de nous, tout est blanc. Vraiment blanc : aucune forme ne se laisse deviner. Alors on essaie un à un les boutons de la manette, pas question de rester coincé comme ça dans le rien. Miracle : la gâchette droite lance ce qui ressemble à des boules de peinture noires. Qui vont éclater sur les murs, puis sur l’herbe, sur une barrière au bord d’un étang, permettant de s’orienter un peu. Ainsi démarre The Unfinished Swan : par la perte de tout repère et le sentiment d’être précipité sans mode d’emploi dans un espace énigmatique.

C’est d’ailleurs précisément par ce dispositif déstabilisant qu’a commencé le développement du jeu, il y a déjà quatre ans, à l’époque où Ian Dallas était encore étudiant à l’Université de Californie du Sud. Depuis, il a fondé son (petit) studio, Giant Sparrow, et a pu mener à bien son projet atypique avec le soutien de Sony – qui, après Journey, Papo & Yo ou Sound Shapes, poursuit son flirt fructueux avec le jeu indépendant. The Unfinished Swan y a gagné en variété autant qu’en assurance. Assez vite, les objets et bâtiments se voient dotés d’ombres et le décor devient visible. Puis la peinture est remplacée par des gouttes d’eau qui, projetées, laissent une empreinte provisoire, déclenchent des mécanismes (une porte s’ouvre, un pont tournant se met en branle…) ou font pousser de la vigne vierge sur ces murs où l’on aimerait tant grimper. D’autres idées se déploieront au cours de cette aventure idéalement concentrée – trois heures suffisent pour en voir le bout – qui nous fera entre autres traverser une inquiétante forêt obscure.

Ludiquement, c’est un détournement radical des principes du jeu de tir en vue subjective (ou FPS). Comme nombre de ses confrères indés, The Unfinished Swan brille non pas en tentant de faire autre chose que du jeu vidéo mais en utilisant son langage, sa grammaire différemment. L’enjeu de ce FPS épuré et mutant n’est ainsi pas de détruire mais de percevoir, de comprendre (ce qui se passe, ce qu’il faut faire, voire ce que tout cela signifie) et aussi, un peu, de se muer en force créatrice – faire proliférer la vigne est déjà en soi émouvant. Le petit héros de ce conte triste suit les traces d’un cygne évadé d’une toile que sa mère peintre, qui vient de mourir, a laissée inachevée. Le fuyant volatile l’entraîne, et nous avec, dans un royaume au souverain dérangé dont l’histoire s’écrit à même les murs. Le garçon semble apeuré mais aussi émerveillé, fébrile mais audacieux, tremblant pour tout un tas de raisons possiblement contradictoire. L’expérience est de celles qui ne s’oublient pas.

(Paru dans Les Inrockuptibles n°884, 7 novembre 2012)

The Unfinished Swan (Giant Sparrow), sur PS3, PS4 et Vita

Erwan Higuinen

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