Rebecca

rebecca

Appelé par David Selznick, Hitchcock quitte l’Angleterre en 1939 pour Hollywood, où il doit tourner un film sur le naufrage du Titanic. Mais ce projet est rapidement abandonné et remplacé par Rebecca, d’après un roman de Daphné du Maurier dont il vient justement d’adapter La Taverne de la Jamaïque (1939). « Ce n’est pas un film d’Hitchcock », déclarera plus tard sir Alfred à François Truffaut (Hitchcock/Truffaut, éditions Gallimard) à propos de Rebecca, réalisation « très fidèle » au roman ­ – Selznick y veillait – ­ où Hitchcock voyait « une histoire assez vieux jeu, assez démodée ».

Pourtant, le film paraît aujourd’hui éminemment hitchcockien, par sa mise en scène qui fait un cauchemar terrifiant de l’histoire d’une jeune femme soudainement plongée, suite à son mariage, dans un univers hanté par le souvenir de la première épouse du mari, Rebecca. Cette jeune mariée, à qui Joan Fontaine prête sa grâce sage et maladroite, se définit en creux : elle n’a plus d’attaches et n’a pas d’autre nom que « Mrs de Winter », mais ce n’est pas le sien, c’est celui de « l’autre » qu’elle ne peut devenir (Rebecca n’est pas Vertigo) mais qui l’empêche aussi d’être elle-même, tant la maison, personnage à part entière, prend l’allure d’un sanctuaire dédié à Rebecca sur lequel veille une gouvernante froide et inflexible.

Comme souvent chez Hitchcock, l’héroïne est précipitée dans une histoire qui n’est pas la sienne et qu’elle peine à s’approprier, de la même façon qu’elle se sent une étrangère dans sa maison : ayant brisé une statuette, elle dissimulera les morceaux, paniquée, pour effacer sa « faute ». L’homme aussi, régulièrement renvoyé à la périphérie de ce film romanesque, est rongé par l’omniprésence de l’absente dont la mort cache un secret qui ne peut que refaire surface. Avant que ce drame de l’aliénation ne s’achève de façon radicale en destruction par les flammes, via la maison, des traces de Rebecca, tuée une seconde fois pour libérer le couple de son fantôme.

(Paru dans Libération du 27 septembre 1997)

Rebecca (1940) d’Alfred Hitchcock

 

Erwan Higuinen

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