Cookie’s Fortune

Cookie

Dans une petite ville du sud des Etats-Unis s’entremêlent les destins d’une quinzaine de personnages, à la fois ordinaires et excentriques, dont les liens semblent dissimuler de vieux secrets. A première vue, pas de doute : Cookie’s Fortune est bien le genre de film que l’on attend (avec de moins en moins d’impatience, il faut bien l’avouer) de la part de Robert Altman. Pourtant, à y regarder de plus près, en dépit d’une structure de récit qui ne saurait surprendre, ce nouveau film a des airs de mini-révolution dans l’œuvre de l’auteur de Nashville : jamais, sans doute, un film d’Altman n’avait été aussi simplement aimable. Ce qui gênait dans la plupart de ses réalisations précédentes, même les plus abouties, même celles que l’on pouvait froidement admirer, c’était la posture de démiurge misanthrope qu’il adoptait vis-à-vis de ses personnages, toujours contemplés d’au-dessus, d’un œil méprisant, comme avide de ne pas perdre une miette de leur chute, qu’il n’allait pas manquer de provoquer. Avec une ampleur et une virtuosité qui impressionnaient, mais avec aussi une distance qui empêchait une totale adhésion. Heureusement, dans Cookie’s Fortune, tout a changé : ici, les personnages sont rois, Altman les regarde avec tendresse et cède à tous leurs caprices, allant même jusqu’à s’effacer pour leur abandonner les commandes de son film, qui devient alors le leur.

Ce que les toutes premières séquences étaient loin de laisser imaginer : dans une bourgade typiquement sudiste, un homme avance en titubant, suivi par une caméra aux mouvements souples et lents. Un rythme indolent, le risque du folklore facile, un corps qui semble se fondre dans le décor, un livre d’images paresseusement mises en musique. Mais, très vite, les personnages vont se détacher, se propulser au premier plan pour, un à un, faire leur numéro – que les autres contemplent d’un œil immanquablement bienveillant. L’événement déclencheur est la mort de Cookie (Patricia Neal), vieille femme qui se suicide dans une tristesse sereine qui augure peu du ton d’un film plutôt dominé par la folie furieuse et néanmoins bon enfant. Camille Dixon (Glenn Close), sa nièce, première arrivée dans la riche maison de la suicidée, s’empresse de réorganiser la scène pour faire croire à un meurtre – impossible d’accepter un suicide dans une si bonne famille. A partir de là débute l’enquête de police, dans laquelle vont se retrouver impliqués à peu près tout ce que la ville compte de personnalités farfelues : Willis (Charles S. Dutton), bon ami de Cookie qui à l’habitude de voler des bouteilles de bourbon dans les bars pour les remplacer dès le lendemain et qui se retrouve accusé de meurtre, Emma (Liv Tyler), fille supposée facile récemment revenue au village, Jason (Chris O’Donnel), le jeune flic peureux, maladroit et, par ailleurs, amant fougueux d’Emma, plus le shérif, l’avocat, etc. Dans le même temps, tout ce petit monde répète une version de la Salomé d’Oscar Wilde mise en scène par Camille et dont le rôle-titre est interprété par sa jeune sœur simple d’esprit, Cora (Julianne Moore).

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La pièce de théâtre a son importance car tout, ici, est affaire de jeu : celui, aux règles mystérieuse, de Willis et Cookie qui dure visiblement depuis des années, celui du théâtre, donc, dont les rôles semblent tenus avec exactement autant de conviction que les fonctions sociales (le jeune flic est au moins autant un soldat romain : les deux costumes lui vont aussi bien – ou aussi mal) et, surtout, celui des personnages avec l’archétype sur le modèle duquel ils sont construits et perçus. Emma se définit elle-même comme une «traînée» mais ne couche qu’avec un homme, Cora exagère ses limites intellectuelles en prenant tout au pied de la lettre (« Pas un mot », lui dit sa sœur : elle ne parlera donc plus ; la « vérité », c’est qu’il y a eu un meurtre, lui explique la même : elle n’admettra donc jamais le suicide, même pour disculper Camille), tout ce petit monde radote, surjoue et en rajoute dans la caricature. Ce n’est pas le personnage, c’est celui que s’est inventé chaque personnage pour mieux en jouer et transformer chaque situation en une scène d’improvisation ludique. En poussant cette logique jusqu’au bout, Altman évite joyeusement ses travers habituels, attentif aux prochaines inventions de ses personnages-acteurs. Quelque part entre la bouffonnerie occasionnelle de certains personnages de Chabrol (ceux qui gèlent un temps le récit pour s’afficher comme caricatures d’eux-mêmes) et le néo-dandysme eastwoodien (versant Bronco Billy ou Minuit dans le jardin du bien et du mal : des personnages qui inventent leur propre légende et s’y tiennent jusqu’au bout pour un public choisi). Pas de secret à découvrir derrière les apparences : il s’agit au contraire d’aimer les masques et de proclamer haut et fort leur indépassable beauté paradoxale. Loin de recouvrir une vérité que le film devrait peu à peu révéler, ils sont l’unique vérité.

Logiquement, Cookie’s Fortune, film judicieusement mineur, tourne alors à la farce – comme son presque homonyme Fortune Cookie de Billy Wilder, dont Altman est par moment curieusement proche – que viennent relancer toutes les logiques du récit : l’enquête policière vouée à l’échec, le faux suspense généalogique (qui est le cousin ou la mère de qui dans cette communauté vaguement incestueuse ?), les désirs et petites manies des personnages ainsi que leurs volonté de se fixer dans leur lieu idéal – la maison de la morte que Camille et sa sœur investissent indûment, la cellule de prison où Emma décide de s’installer pour soutenir Willis, la scène de théâtre sur laquelle la simple d’esprit se métamorphose en gracieuse et impitoyable Salomé. Car le récit compte moins que les situations qu’il fait naître, qui ont elles-mêmes moins d’importance que les gestes et attitudes des personnages. Le contrôle est passé de leur côté et Altman se met à leur service, quitte à renvoyer au second plan l’histoire qu’il raconte – et les agents précis et rigoureux venus assister la très approximative police locale dans son enquête de se faire rembarrer : leur logique de divulgation obligatoire n’a pas sa place ici. Si certains plans sont coupés très brusquement après un gag, il faut ainsi y voir moins une volonté d’efficacité comique qu’une façon de s’adapter au jeu des personnages : inutile de poursuivre lorsqu’ils ont fini leur numéro, pas question de chercher à leur soutirer plus que ce qu’ils veulent donner puisqu’il n’y a de toute façon rien d’autre.

Au final, la vérité sur le suicide de Cookie ne sera donc pas dévoilée, mais c’est Camille qui sera accusée, ses manigances se retournant contre elle. Elle qui, à deux reprises, sur les lieux du suicide et en montant sa pièce de théâtre, a fait office de metteur en scène, finira en prison. On ne saurait être plus clair : retirons de la circulation le metteur en scène dictatorial pour que les personnages puissent s’agiter et jouir des apparences en tout liberté. Dans sa cellule, avec un rouleau de papier-toilette en guise de voile, elle reprend le rôle de Salomé qu’interprétait sa sœur. Contaminé par la folie des personnages, le metteur en scène apprend enfin à danser.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°534, avril 1999)

Cookie’s Fortune (1998) de Robert Altman

Erwan Higuinen

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