Les Affranchis

Affranchis

Avant la diffusion (à 23h45 sur France 3) de L’enquête est close de Jacques Tourneur, film d’autant plus indispensable qu’il est assez rare ­ – honteux mais alléché, on reconnaît ne l’avoir jamais vu  –, Les Affranchis de Scorsese constitue un apéritif de choix. Et pas si mal assorti car Scorsese estime justement Tourneur exemplaire de ce qu’il nomme les cinéastes contrebandiers, ceux qui « ont triché sans se faire prendre », profitant de ce qu’« à l’intérieur de tout système, il y a des fêlures » qui permettent « à des metteurs en scène d’exprimer leur sensibilité et d’exposer des idées parfois radicales ». Précisément ce que Scorsese fait lui-même avec bonheur depuis l’échec commercial, en 1983, de sa très belle et très personnelle Valse des pantins. Depuis, toutes ses œuvres sont plus ou moins des commandes, films de genre ou remakes qui véhiculent aussi autre chose

Saga romanesque touffue, Les Affranchis est à cet égard typique. A première vue, c’est un film brillamment mis en scène, une collection de personnages fouillés et de travellings virtuoses ­ ce qui est déjà, mais un peu facilement, admirable ­ soutenue par une bande-son en forme de juke-box évocateur (des années 50, 60, 70). Mais la voix off (qui anticipe, à tort ou à raison) est souvent en décalage, ce qui introduit une trouble fragilité. Et si le récit semble avancer en ligne droite (vers le succès), il tient du moteur à explosions (de violence), d’où un côté imprévisible qui donnera à la dernière partie une dimension nettement paranoïaque, en phase avec la visible dégradation physique du personnage qui perd le contrôle.

Le film n’aboutira pas à la mort spectaculaire attendue mais à une déchéance très ordinaire, du luxe tapageur de la tribu mafieuse à la triste banalité d’un pavillon de banlieue. Mais bien avant que ne se dessine ce destin brisé, Scorsese aura chamboulé son récit, miné de l’intérieur par cette peur indicible qui ouvre sur la face sombre de son univers.

(Paru dans Libération du 23 mai 1998)

Les Affranchis (Goodfellas, 1990) de Martin Scorsese

Erwan Higuinen

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