La Naissance de l’amour

LaNaissance

Peut-être faut-il se contenir et ne pas qualifier d’emblée La Naissance de l’amour de grand film, car il avance profil bas et se donne modestement à ceux qui voudront bien le regarder. Philippe Garrel, petit frère de la Nouvelle Vague qui tourna son premier film à l’âge de 16 ans, est pourtant l’un des deux grands cinéastes français de sa génération, le grand survivant — « Tiens, c’est drôle, c’est la fenêtre de la chambre où Jean s’est flingué », dit Lou Castel dans le film en passant devant chez Eustache.

Ecrit par Garrel avec Muriel Cerf et Marc Cholodenko, mis en musique par John Cale et en images par Raoul Coutard, le film offre deux spécimens de mâles en crise, Castel et Jean-Pierre Léaud, ours fatigués en quête d’amour (qui surgit, s’évanouit, revient parfois). Castel se cherche, parle du départ de son père et quitte sa famille pour une jeunette. Entre auto-analyse et auto-dérision, comme évadé d’une comédie de Rohmer ou de Woody Allen, Léaud assène ses réjouissants aphorismes dépressifs. « Je suis arrivé à la conclusion que je n’ai plus de destin. » « Il ne suffit pas de flipper, il faut encore savoir pourquoi. » Un enfant naît dans une lumière aveuglante alors qu’à la télé défilent les images de la guerre du Golfe. Un homme s’enfuit dans la nuit une valise à la main. Une jeune fille descend prendre le métro en souriant.

On se souvient alors de ce qu’écrivait le jeune Jean-Luc Godard d’un film de Nicholas Ray : « Nous pensons soudain, l’espace d’une seconde, à tout autre chose, à une fille que l’on aimait, à tout et à n’importe quoi, au mensonge, à la lâcheté des femmes, à la frivolité des hommes, aux parties d’appareils à sous, car Amère Victoire n’est pas le reflet de la vie, il est la vie même faite en film, vue de derrière le miroir où le cinéma la capte ». Et des mots de Manchette à propos de L’Aventure de Mme Muir de Mankiewicz : « Ce que je sais de plus important sur ce film, c’est qu’à la fin, toujours, je vais pleurer. »

(Paru dans Libération du 15 juillet 1998)

La Naissance de l’amour (1993) de Philippe Garrel

Erwan Higuinen

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