De Blob

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Dehors, tout est gris. Les arbres, les bâtiments, même les créatures qui peuplent ce monde désolé. Tout est triste, comme assoupi dans l’attente d’une intervention qui ne pourra être que la nôtre. Car nous voilà, surgissant de nulle part. Cette boule sans caractère, cette chose molle, apparemment inoffensive, c’est nous, qui n’avons désormais qu’un but : rendre à ces lieux leurs teintes éclatantes. Du rouge, du bleu, du jaune, et toutes les nuances nées de leurs mélanges, sont à notre disposition. Il suffit de se jeter sur les cartouches de couleur à pattes qui errent dans la ville, puis de se frotter aux murs, aux maisons, aux rochers et, peu à peu, la vie renaît, la musique se déploie et les habitants libérés nous gratifient de vives acclamations.

A vrai dire, De Blob n’est pas le premier à mettre en scène de manière littérale ce qui constitue au fond le but de bien des jeux : restituer à un univers son équilibre, son harmonie. Okami faisait à peu près la même chose, les succès du joueur y provoquant des explosions de couleurs dans un monde gagné par la noirceur. Sur un mode plus écolo-hygiéniste, Super Mario Sunshine nous chargeait de nettoyer une île autrefois paradisiaque que polluait une matière gluante. De Blob se distingue de ses glorieux aînés par l’évidence de son principe : nous voici tout bêtement face à une simulation de coloriage en trois dimensions, lequel se réalise par simple contact avec l’environnement. Ainsi se trouvent réunies dans un seul geste trois idées du joueur, à la fois héros (l’univers virtuel sera sauvé), artiste (il lui applique sa touche personnelle) et sale gosse (qui barbouille sans se retourner).

Par l’élégance avec laquelle il articule le double rapport du gamer avec son alter ego (qui roule, bondit, obéit au doigt et à l’oeil) et, donc, de ce dernier avec les lieux explorés, De Blob ressemble à un aboutissement pour le jeu de plateforme, que beaucoup semblaient croire dépassé sauf à le marier à d’autres genres (combat, tir, course…). Mais l’expérience qu’il propose, loin de toute complaisance passéiste, se révèle d’une éclatante modernité. Sa manière d’intégrer les défis qui rythment l’aventure (repeindre telle ou telle zone d’une couleur donnée) dans une structure ouverte (on évolue comme on le souhaite dans des niveaux étendus) montre d’ailleurs qu’il est bien un contemporain de GTA. A ceci près que, prenant pour prétexte scénaristique autant que comme fondement ludique la lutte anarchisante contre un ordre totalitaire, il fait du joueur un agent contagieux appliqué à répandre une étrange maladie : la joie.

A l’origine, De Blob fut l’œuvre tournant sur PC d’un groupe d’étudiants néerlandais. Revu et augmenté par les Australiens de Blue Tongue, il tient pourtant aujourd’hui comme aucun autre titre les promesses qui avaient accompagné la sortie de la Wii : celle d’un jeu vidéo inventif, décomplexé et éminemment sensuel.

(Paru dans Les Inrockuptibles n°673, 21 octobre 2008)

De Blob (Blue Tongue Entertainment), sur Wii

Erwan Higuinen

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