Matrix Reloaded

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Matrix Reloaded n’est pas seulement la suite du premier blockbuster high-tech des Wachowski. C’est la première moitié d’un nouveau film, son premier mouvement (in)achevé sur un explicite « to be concluded », en attendant Matrix Revolutions (en salles à la fin de l’année). C’est aussi une partie d’un tout plus large, qui englobe notamment le jeu vidéo Enter the Matrix (que les deux Wachowski ont agrémenté de séquences situées en parallèle à celles de leur film – mais que l’on n’a pas encore essayé) et une collection de films d’animation, les Animatrix, visibles sur le net ou en DVD. Plutôt que d’ordinaires produits dérivés, il faudrait parler d’une expansion de cette œuvre-monstre, vouée à essaimer dans le monde de la culture et des médias autant qu’à engloutir pour le retraiter, et pour nourrir ladite « matrice », à peu près tout ce qui a le bonheur de passer devant les yeux des frères cinéastes. Si Matrix est « rechargé » (reloaded), c’est comme un jeu vidéo que l’on installe (à nouveau, donc) sur son ordinateur ou sa console, mais on peut aussi entendre que les Wachowski ont, avant de reprendre la route, chargé pour la seconde fois leur remorque, ne cessant d’y empiler des trouvailles de tous ordres, avant de les malaxer, de les mélanger, de les faire se télescoper ou, plus simple mais pas moins étonnant, de les aligner côte à côte. Jean Baudrillard croise la route de Philip K. Dick, un clip R&B interrompt un combat made in Hong Kong, Fritz Lang s’est mis à la BD, William Gibson relit la Bible, Vertigo se fond dans Ghost in the Shell, James Cameron est le nouveau meilleur ami de Bob Marley. Etc.

Mais le modèle de Matrix Reloaded, de manière encore plus nette et affirmée que chez son prédécesseur, c’est le jeu vidéo. En raison du principe même du film. Deux niveaux de réalité : le monde réel, sinistre, en guerre, et la « matrice », qui s’y substitue, monde totalitaire lisse, fiction par le biais de laquelle les machines triomphantes contrôlent les humains encore en vie. C’est en se branchant sur des câbles reliés à une console rétro-futuriste que, plongeant dans un sommeil artificiel, les héros du film, gamers ignorants de l’état dans lequel ils en reviendront, retournent dans la matrice pour y vivre des aventures incroyables. Si Matrix Reloaded est cousin des jeux vidéo, c’est bien sûr aussi par son goût immodéré pour les effets numériques mais, surtout, par la manière dont s’y déroule le récit. Pour l’essentiel, le film est une suite de tableaux, de niveaux qui sont autant de séquences quasi autonomes, au point que l’on s’étonnerait à peine de voir revenir un personnage mort au cours d’une scène précédente.

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Ces séquences sont, pour la plupart et pour le meilleur, de deux types : les combats (ou les poursuites, les scènes d’action en général) et les discours, de l’ordre de l’enseignement dispensé (y compris au spectateur éventuellement égaré dans les méandres philosophico-fantaisistes du scénario) ou du petit numéro destiné à un ou des témoins héberlués (voir l’hilarant monologue de Lambert Wilson, dandy décadent français de la matrice). Lorsque les Wachowski tentent de marier l’action physique et la parole signifiante, leur film perd l’intensité qu’il retrouve dès qu’ils optent à nouveau pour la séparation des registres. A la manière d’un jeu vidéo, donc, où les phases jouées alternent avec celles où des éléments de l’aventure (développement de l’intrigue, présentation d’une nouvelle mission…) sont livrés au joueur momentanément passif. Mais, de façon plus générale et en phase avec ses (maladroites) tentatives de syncrétisme religieux, Matrix Reloaded tire une grande partie de sa force de la manière dont s’inventent ainsi, sous couvert d’orgie de simulacres, des cérémonies inédites que l’on suit avec ferveur. L’incarnation n’est pas un enjeu véritable : seules importent la figuration, l’énonciation et le mouvement, qui donnent au film son étonnante beauté synthétique. Des corps ou des mots, le plaisir est cinétique.

La bonne idée des Wachowski, qui parlera non seulement aux gamers mais aussi à tout amateur de cinéma, c’est de dépasser l’opposition entre réel et virtuel. On ne s’étonnera pas que l’un des personnages secondaires les plus marquants du film soit le « gardien des clés » que finit par dénicher Néo (Keanu Reeves). Il n’y a pas, d’un côté, la vraie vie (valorisée) et, de l’autre, l’illusion (condamnée). Il n’y a que des portes à ouvrir, des passages vers de nouvelles plages d’espace-temps à emprunter, avec un rien de paranoïa, les yeux ouverts, si possible en bonne compagnie. Si le film se veut aussi une critique d’une société gouvernée par l’image, ce n’est pas sous forme de dénonciation bornée mais d’exploration sensible. Et à plusieurs, car plutôt que l’épopée d’un « élu » supposé, Matrix Reloaded est une aventure collective doublée d’une histoire d’amour déviante. On touche là à la part à la fois la moins convaincante et la plus intrigante (dans la perspective de Matrix Revolutions) du film. La communion expansive des résistants pendant le discours de Morpheus (Laurence Fishburne) relève-t-elle de la rave parfaite, du dernier trip avant la chute ou de la fuite en avant fascisante ? Incertain, on attend la suite avec intérêt. Quant à la scène de lit entre Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss, elle n’est pas, loin s’en faut, la plus réussie du film. Car ces deux-là font l’amour autrement, en courant, en sautant, en se battant, ou en dormant l’un à côté de l’autre, projetés ensemble dans la même matrice. Entre ces quasi jumeaux androgynes, c’est une affaire de fantasmes et d’habitation fusionnelle d’une fiction conçue en dehors d’eux. Aux affaires de couples conventionnelles (une femme reproche à son mari de ne jamais être à la maison) répondent d’autres rapports, étranges et protéiformes, à l’image de ce que « vit » le dangereux agent Smith (Hugo Weaving) avec sa centaine de doubles convoqués à volonté. Dans ce monde d’avatars instables, effaçables et duplicables, de visions souvent cauchemardesques, l’érotisme est la nouvelle frontière. Devant son mur d’écran où défilent sans fin des scènes passées, le créateur de la matrice veille. Ivre de son pouvoir ou jaloux de demeurer d’un seul côté de l’écran ?

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°580, juin 2003)


Matrix Reloaded
(2003) de Lana et Andy Wachowski

Erwan Higuinen

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