Les Naufragés de la D17

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De la D17 ? En amoureux des cartes IGN autant que du burlesque persévérant, Luc Moullet tient à la précision et nous présente l’espace où s’installera son récit avant de nous montrer ceux qui y feront figure de naufragés. Quelques plans, proches ou aériens, accompagnés par une voix off qui enchaîne les informations incontestables sans se départir d’une ironie certaine. Laquelle n’a rien à voir avec le second degré : on y décèle plutôt une manière d’amusement à l’heure de constater une fois de plus sa propre littéralité. D’emblée, il s’agit donc de délimiter le territoire que va arpenter le film, tout en laissant entendre que celui-ci n’est pas (encore) unifié, qu’y subsistent autant d’îlots de résistance à un supposé mouvement global qu’on y trouve de lieux distincts. Sauf que ce n’est pas si simple : au repli sur soi, au local (la maison ou le plan) répond toujours un désir d’aller voir ailleurs. En somme, le territoire que le cinéaste s’est choisi reste à créer. Ce n’est pas la plus mauvaise raison pour tourner un film.

Les présentations (des lieux) faites, l’accélération bruyante d’une voiture de rallye nous assaille. Mais sa course sera interrompue par un accident inhabituel (dont on ne dira rien ici), l’équipage sera modifié, et le film pourra démarrer. En guise de copilote, le célèbre et néanmoins ignoble Paul Braud (Patrick Bouchitey) se voit octroyer cette chose étrange : une jeune femme (Iliana Lolic). Là, ça commence à ressembler à quelque chose – à une comédie classique, par exemple. Cette femme prend très vite une décision : désormais, ils conduiront sans casque. Tête nue, avec leurs visages en guise de masques changeants constamment exposés. De fait, l’histoire du film est aussi celle des grimaces successives de Patrick Bouchitey. Ils repartent alors sans tarder, mais pas pour très longtemps. Bientôt, la voiture stoppe et ne peut repartir, irrésistiblement enlisée. Par cet arrêt, le film est vraiment lancé.

L’enlisement est la règle des Naufragés de la D17. Ces naufragés, ce sont bien sûr nos adeptes du sport automobile, mais aussi bien tous les autres personnages. Les citadins exilés de l’observatoire situé sur les hauteurs, l’équipe de cinéma qui tourne un western dans la région (clin d’œil à Une aventure de Billy le Kid du même Moullet), les militaires largement mythomanes en vadrouille (l’intrigue se situe au temps de la Guerre du Golfe) et bien d’autres dont l’activité nous demeurera encore inexpliquée le film fini. Mais c’est aussi le récit qui paraît enlisé, réduit à patiner sur place sans pouvoir avancer. Pourtant, on va quelque part. Mais le rythme est celui d’un rallye pédestre plutôt qu’automobile, et faussement incertain, car nul n’est plus conscient de ce qu’il fait que Luc Moullet. En réalité, la structure du film est double. Dans le détail, à l’échelle d’un lieu ou d’une séquence, il est affaire d’enchaînements d’événements. Une cause, puis son effet, saisis avec rigueur. Mais, si l’on s’éloigne un peu, on distingue une nouvelle organisation, faite de couplets et de refrains, de répétitions et d’infimes variations. Le film est en morceaux, terme que l’on entendra de la manière la plus concrète qui soit, mais aussi dans son sens musical. A chacun son rythme – le film dépasse largement l’opposition campagnards-citadins. Les Naufragés de la D17 est ainsi : c’est la rencontre de rythmes contradictoires, entre deux séquences comme au sein d’un plan. C’est la BD la plus dansante que l’on connaisse – mais ne viendrait-on pas de donner inopinément une nouvelle définition du cinéma ?

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Dans le film, Luc Moullet fait une brève apparition. A la gare minimaliste du village, il composte son billet et disparaît. C’est un programme de cinéma : se rendre quelque part, s’y arrêter (s’y enliser volontairement), y tourner rapidement un film, et, muni du ticket adéquat, apposer la marque prouvant qu’on y est passé avant de partir pour une nouvelle destination. Moullet serait donc le premier passager ? Si l’on veut, mais le voyage se décompose en de nombreuses étapes, entre lesquelles le montage est essentiel. Au moins autant que le metteur en scène de situations localisées, il est le chef de gare, l’aiguilleur qui organise ce trajet changeant. Son travail est ainsi d’abord de mettre en rapport des espaces-mondes qui sont autant de lieux de désir ou, plutôt, d’obsession. Mais savoir si le montage relie plus qu’il ne sépare n’est pas évident. Sur cette ambiguïté repose largement le film. A partir de là, il y a ceux qui circulent (comme la copilote) et ceux qui restent en plan (Bouchitey passe l’essentiel du film dans sa voiture), quitte à ce que les rôles changent en chemin. Ce qui coexiste ou s’affronte ici est multiple. Chaque acteur arrive ainsi accompagné des rôles qu’il a joué auparavant. Pour Mathieu Amalric, c’est clair : films d’auteur, Desplechin, il sera sexuellement et sentimentalement insatisfait (sa collègue lui préfère un berger). Pour Jean-Christophe Bouvet, c’est plus complexe, mais le film prend acte de ce qu’il a interprété un général abruti dans Taxi. Il sera donc un militaire bas du front. Ce faisant, à l’humour facile (Taxi, donc) d’aujourd’hui se marie le comique troupier seventies, son bataillon égaré évoquant irrésistiblement La 7e Compagnie. Le cinéma de Moullet est des plus accueillants. Pour Garrel, la Guerre du Golfe était une image télévisée aveuglante pendant un accouchement (La Naissance de l’amour). Godard la recréait dans une théâtralité brusque et évocatrice (For Ever Mozart). Pour Moullet, ce sera une extrapolation grotesque – les militaires croit découvrir un complot irakien. Les trois options sont évidemment complémentaires.

Par ailleurs, il est ici question d’une automobile bloquée, de désirs frustrés, de techniciens de cinéma affamés, d’un amour de midinette et d’un pouvoir de séduction imparable. On rit beaucoup.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°568, mai 2002)

Les Naufragés de la D17 (2002) de Luc Moullet

Erwan Higuinen

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