Journey

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Et soudain, on n’est plus seul, quelqu’un nous fait signe dans le désert. Une silhouette emmaillotée comme la nôtre, que l’on s’empresse de rejoindre. Qui est-ce ? Sait-il, lui, quelle est la destination du voyage, sinon cette montagne, au loin, vers laquelle on a choisi de diriger nos pas. Ou plutôt nos glissements et nos brefs envols au-dessus du sable rose et scintillant, dans ce monde autre mais mystérieusement évocateur.

Sans doute vaut-il mieux ne pas trop en dire sur l’expérience Journey, sur ce que l’on voit au cours des deux ou trois heures précieuses qu’elle dure tant la nouvelle création de Jenova Chen, Kellee Santiago et leurs camarades du mini-studio californien Thatgamecompany, déjà auteurs du sublime Flower, repose sur le plaisir (et l’émotion, les questionnements, la sidération) de la découverte. Dans la lignée brillamment épurée des jeux de Fumito Ueda (Ico, Shadow of the Colossus), Journey nous lâche dans un grand vide somptueux sans nous dire ce qu’il attend de nous. Mais, attention, ce nouveau sommet du jeu vidéo arty ne prend nullement le médium de haut : son affaire est bien plutôt de trouver une manière neuve d’user de son langage.
De dunes en montagnes enneigées, de cavernes obscures en cité engloutie, Journey n’adopte ni le scénario de la conquête glorieuse ni le principe de la visite touristique. Son tempo est plutôt celui de la dérive alternativement timide et audacieuse, émerveillée, par moments distraite et aussi, ponctuellement, angoissée. Mais tout dépend de nous, de vous, de moi : ce voyage est d’abord intérieur, Journey libérant comme un espace mental chez le joueur en miroir de celui où il nous fait déambuler tels les héros du Gerry de Gus Van Sant.

Ces derniers étaient deux ? C’est aussi, de temps en temps, notre cas. Car, donc, parfois une apparition vient interrompre notre méditation solitaire. Journey est un jeu en ligne d’un genre assez particulier : tout ce que l’on sait sur notre compagnon de fortune, c’est qu’il est chez lui devant sa console. On ne connaîtra ni son pseudo ni, bien sûr, son identité, son âge, son sexe, sa nationalité. On ne communiquera avec lui que par les moyens (délibérément limités) du jeu. Un geste, un son, une invitation à nous suivre. Déjà aussi touchant que stimulant, Journey devient alors absolument bouleversant. C’est un grand jeu, assurément. Et même une œuvre majeure de notre temps.

(Paru dans Les Inrockuptibles n°854, 11 avril 2012)

Journey (Thatgamecompany / Sony), sur PS3

Erwan Higuinen

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