Tokyo Eyes

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Soit deux adolescents japonais. Lui, dilettante très mode, se balade dans Tokyo une caméra vidéo à la main. A intervalles réguliers, il enfile ses lunettes aux verres en cul de bouteille qui, dans la presse, lui ont valu son surnom de « Bigleux », sort son flingue – trafiqué afin d’éviter sa cible de quelques centimètres –, vise et tire pour faire peur, par vengeance ou pour rire. Elle, sœur d’un flic qui enquête sur les méfaits de ce serial-killer virtuel, lolita de 17 ans, travaille dans un salon de coiffure. Elle le croise une fois par hasard, le remarque, le cherche ensuite, le file à travers les rues, le filme à son tour, et c’est le début d’une tendre histoire d’amour entre Hinano et son rebelle sans cause véritable. Quatrième film de fiction de Jean-Pierre Limosin (auteur, par ailleurs, des volets consacrés à Kiarostami et à Cavalier de la collection Cinéastes de notre temps), Tokyo Eyes a pourtant des airs de premier film par sa fraîcheur acidulée, son audace souriante et ses quelques maladresses touchantes. En débarquant au Japon, Limosin n’a misé ni sur l’exotisme facile ni sur l’approche cérébrale, il ne filme pas à la manière d’un Européen découvrant Tokyo mais comme si lui et sa caméra avaient toujours été là, comme s’il était un jeune Japonais attaché à raconter ses histoires et à montrer ce qu’il sait de sa ville, comme Wong Kar-wai filme Hong-Hong (en plus limpide, cependant, à quelques éclats près – des plans de la ville en caméra subjective soudain accélérée) ou comme Carax filme Paris. Des lieux qui vibrent et que l’on découvre, surpris, tout en parvenant immédiatement à les habiter, un Japon jamais vu et pourtant déjà familier.

Si l’on mentionne Carax et Wong Kar-wai, c’est aussi parce que Tokyo Eyes paraît s’inscrire dans une famille cinématographique maniériste et romantique, qui a retenu les leçons de Nicholas Ray et des premiers Godard, qui s’attache d’abord à enregistrer, puis à amplifier les petites choses (un regard, un geste, le rire d’une jeune fille) comme autant de motifs d’où découlera un mouvement plus ample, sans avoir peur de rien (du clip, par exemple, avec ces soudaines irruptions de techno ou de drum and bass sur certaines séquences), un cinéma pop, joueur et anti-psychologique, délibérément séduisant, parfois presque dragueur. Un cinéma potentiellement énervant, aussi, pour son goût du gadget, du clin d’œil, et sa façon de courir tous les lièvres à la fois (le polar, le mélo, la comédie, la réflexion sur le regard, le réel et le virtuel).

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Tokyo Eyes s’ouvre sur un faux meurtre filmé comme un vrai – on ne comprendra que plus tard que le « Bigleux » ne tue pas ses victimes, que c’est « pour de faux », comme dans un jeu vidéo grandeur nature. Mais le décor est planté, le principe du film est défini, où tout est affaire de fausses pistes et, surtout, où tout tient du jeu. C’est aussi le cas de la mise en scène de Limosin qui, en dépit de la précision de ses cadres, semble constamment mettre en danger sa maîtrise pour installer un univers très personnel dans lequel tout peut arriver. En un éclair, on passe de l’idée (de cinéma) ou de l’expression d’un désir (des personnages) à leur réalisation effective, d’où des moments de pure jouissance filmique, comme un réenchantement de la ville et de la vie. Dans l’appartement vieil ado du garçon, le couple qui n’en est pas encore vraiment un est réuni. Sur les étagères s’entasse une impressionnante collection de disques. Elle lui demande s’il peut en mettre un. Sur ce, un type entre, attrape un vinyle et le pose sur la platine, puis disparaît (c’est Fumiya Tanaka, l’un des plus célèbres DJ japonais, ce que l’on est pas obligé de savoir pour apprécier la séquence). Tokyo Eyes regorge de scènes de ce type, d’une simplicité sidérante, où l’inimaginable devient évident, signe d’un plaisir de mettre en scène, d’une liberté conquise pour filmer comme si c’était la première fois. On pense aussi à l’arrivée de Takeshi Kitano en yakuza du bas de l’échelle qui s’émerveille à la vue d’un flingue, personnage quasi burlesque qui surprendra tous ceux qui, par la force des choses, connaissent mieux la rage désespérée de « Violent Cop » Kitano que les facéties du comique « Beat » Takeshi. Chez Limosin, le masque se déride, la légèreté l’emporte toujours.

Il y a avait pourtant un risque de lourdeur dans les variations que le film opère autour des caméras, des écrans, des images réelles ou virtuelles, de tout ce modernisme technologique dont l’omniprésence peut vite entraîner un film vers un didactisme pas forcément passionnant (on pense à Wenders, mais Limosin en est très loin – Tokyo Eyes n’est pas Jusqu’au bout du monde et, d’ailleurs, pas non plus Tokyo-Ga). Mais les véritables « yeux de Tokyo », ce sont ceux des deux adolescents dont les regards se sont croisés et qui se sont reconnus. D’abord, pour elle, en devinant progressivement qu’il est le «Bigleux», mais surtout, et de façon presque magique, en pressentant une sorte d’évidente connexion, de lien inévitable, d’alliance à venir. Un coup de foudre, en somme (qui, en anglais, se dit « love at first sight » : l’amour au premier regard). Et, peu à peu, ces deux corps se détachent du décor de la ville – comme, il y a quelques mois, ceux de deux autres adolescents sur un paquebot au naufrage annoncé. En quête chacun de quelque chose, ils s’effleurent et se découvrent, se quittent et se retrouvent toujours. Avec eux, Limosin a déniché deux des êtres humains les plus immédiatement séduisants que l’on puisse actuellement voir sur un écran. Constamment, il leur invente de nouvelles situations de jeu et filme leurs évolutions avec gourmandise, observe leurs transformations, s’appuie sur eux pour inventer une forme ludique et digressive, un film où, à chaque instant, s’ouvre une multitude de possibles.

Qu’importe alors que Tokyo Eyes ne tienne pas toutes ses promesses, que le mystère né de la rencontre aille en s’amenuisant et que, focalisé sur ses acteurs, le film peine un peu à rebondir lorsque le sérieux vient s’immiscer dans son principe ludique. Car, dans un sens, le réel se venge : elle le soupçonne d’avoir finalement vraiment tué quelqu’un, ils se séparent, il est atteint par un coup de feu et souffre en parcourant ces rues qui, il n’y a pas si longtemps, étaient à lui. Elle aussi marche, seule, et tombe sur deux yeux (filmés en gros plan). Des retrouvailles finales ou une nouvelle rencontre ? Rien ne permet de le dire mais, quoi qu’il en soit, elle est sauvée : elle a croisé des yeux qui la regardent.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°527, septembre 1998)

Tokyo Eyes (1997) de Jean-Pierre Limosin

Erwan Higuinen

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