The Human Factor

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The Human Factor nous arrive de très loin. Dernier film de Preminger, il n’avait jusqu’alors jamais été distribué en France. Daté de 1979, il semble aujourd’hui sans âge, contemporain de personne et pourtant immédiatement familier. Dans l’œuvre de Preminger, il fait moins figure de film-testament que de point final amer mais déterminé, fataliste et élégamment déséquilibré. Rien d’étonnant à ce que Preminger, cinéaste du fantasme et de l’effeuillage inachevé, vienne s’échouer ainsi en beauté à l’orée des années 80. Dans une séquence de The Human Factor, trois hommes se rendent dans un club de strip-tease. Devant eux officie une blonde vulgaire dont la poitrine opulente se balance sans éloquence. Elle finira nue, ils n’en rateront rien. Pas sûr qu’ils y gagnent. Le problème n’est pas moral mais pratique : ce n’est que le spectacle sans hésitation qu’une professionnelle vend à ses clients, qui en sortiront vidés plutôt que remplis.

Autrefois, Dana Andrews tombait en arrêt, s’oubliait dans des rêveries déjà nocturnes, devant le portrait de Laura-Gene Tierney. Sainte Jeanne-Jean Seberg suivait ses voix à la lettre. Dans une séquence d’Angel Face, le spectateur entendait soudain, avec Jean Simmons, une petite musique. La jeune fille s’installait au piano, et jouait la même mélodie, la rattrapait. C’était un travail, celui des personnages et de la mise en scène : faire advenir ce qui avait d’abord été perçu comme par magie, donner vie au fantasme. Pas de place pour cela dans The Human Factor : voici venu le temps de la frontalité aveugle et du malentendu satisfait.

Dans le film, deux agents des services secrets britanniques sont tour à tour soupçonnés d’être responsables d’une fuite d’informations vers la très abstraite URSS. Sirotant un scotch banalisé au retour de la chasse, de vieux Anglais chauves et adipeux envisagent le meurtre de celui qu’ils croient coupable. Ces monstres de masculinité univoque, adeptes des mini procès à charge, sont les supérieurs hiérarchiques des deux hommes. Et les seuls personnages à s’envisager acteurs d’un simple film d’espionnage. Tels des producteurs obtus ou des spectateurs conditionnés, ils ne voient que ce qu’ils croient vouloir voir. Les apparences sont certes contre celui qu’ils élimineront : se déclarant malade, il s’absente, mais on l’aperçoit en ville, attendant visiblement quelqu’un. Pire : il quitte parfois son bureau en emportant des documents ultra-secrets. Mais ce n’est que pour travailler quand même en attendant celle qui ne viendra jamais à leur rendez-vous. C’est un jeune homme amoureux. Autant dire un criminel. Il n’avait aucune chance.

Son collègue, qui vit avec femme noire et enfant adopté, est aujourd’hui installé dans la vie d’après le fantasme. Réalisé par le jeune Preminger,  le film se serait peut-être focalisé sur l’improbable formation du couple relatée ici via quelques flashes-back africains un rien irréels, idéalement incomplets. Mais on n’en est plus là : il est l’heure de découvrir ce qui peut encore tenir dans la vie redevenue ordinaire, dans le cinéma anglo-américain de la fin des années 70. Preminger reprend la route, mais en sens contraire. Pour finalement laisser les choses dans l’état où il les avait prises autrefois. Son personnage a dû fuir, quitter la Grande-Bretagne pour se réfugier à Moscou. Qui se limite ici à une chambre minuscule aux airs de cale d’un bateau qui ne prendra plus la mer. C’est l’envers du fantasme, encore un cran en dessous du circuit fermé à la fausseté studio où tournait sans fin le Frankie Machine multidépendant de L’Homme au bras d’or : juste une boîte verrouillée, un nouveau tableau dans lequel l’homme est enfermé et que l’on ne contemple qu’à distance. Au dernier plan de l’œuvre de Preminger, la ligne (téléphonique) est coupée. Fin de la communication.

Plus tôt, celui qui était à la fois plus et moins qu’un espion rejetait les accusations de trahison. A sa femme, à son enfant, aux foules sentimentales, ce rêveur a toujours été fidèle. Otto Preminger non plus  n’aura jamais trahi.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°552, décembre 2000)

The Human Factor (1979) d’Otto Preminger

Erwan Higuinen

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