Nous avons gagné ce soir (The Set Up)

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Certains films sont matinaux, certains nocturnes, d’autres encore ne se voient jamais aussi bien que dans une obscurité recréée en plein après-midi. Nous avons gagné ce soir est un film de 21h05. Et même, car tout y semble très précis, un film de 21h05 à 22h17. Robert Wise l’a conçu de telle sorte que sa durée coïncide exactement avec celle de son action. A présent qu’il s’offre à nous en DVD, c’est jusqu’à l’heure à laquelle on décide de s’y abandonner qui peut s’identifier à celle des événements qu’il relate. Le spectateur attentif constatera alors, surpris, que le temps écoulé n’est pas tout à fait « réel ». Régulièrement, un plan de pendule resitue les événements dans la soirée. Mais l’heure qu’elle indique n’est pas toujours celle que l’on peut lire chez nous. Et oui : le film accélère, prend de l’avance, puis ralentit afin que l’on puisse le rejoindre, se laisse dépasser, et nous rattrape enfin.

Si l’on réfléchit aux conditions de sa production, il n’y a rien d’étonnant à cela : le montage d’un film est soumis à des contraintes qui rendraient quasi impossible une totale exactitude en la matière. Dans le commentaire audio qui figure parmi les bonus du DVD, Wise révèle avoir, en vue du dernier plan, filmé l’horloge de la rue à 22h15, 16, 17, 18, 19… car il ignorait encore quelle serait la durée exacte de son film. Il n’avait apparemment pas fait de même pour les différents plans de pendules présents auparavant. Mais ces décalages, ces flottements inattendus font sens : dans Nous avons gagné ce soir, le temps est toujours double. Ici et maintenant ? Oui, mais avec toujours un peu la tête ailleurs, et à une autre heure.

Au centre du film, il y a le dernier combat de Stoker Thompson (Robert Ryan), boxeur vieillissant en qui personne ou presque ne croît plus. C’est le moment de vérité, celui où tout va se jouer, sauf que comme dans toute vraie tragédie, tout est bien sûr déjà joué – mais si le triomphe sportif se change en défaite (Stoker a refusé de truquer le combat et en paiera le prix), cette dernière est aussi une victoire, car une porte de sortie. Avant le combat, dans le vestiaire où se frotte un peuple de boxeurs rêveurs ou désabusés, Stoker est distrait, préoccupé. A la fenêtre, il scrute la fenêtre de la chambre d’hôtel qu’il partage avec sa femme, espérant qu’elle rejoindra bientôt les gradins qui entourent le ring. Cette épouse inquiète et fatiguée, plus tard, errera dans les rues. Du haut d’un pont, elle regarde les camions qui passe, en dessous. Imagine-t-elle se jeter ? Est-elle seulement pensive ? Sa marche hagarde dans la ville agitée tisse une deuxième toile temporelle. Dans son esprit, on l’imagine, se mêlent des souvenirs et des espoirs, pétrifiés par l’angoisse. Mais Stoker lui-même n’est pas dans le ton du vestiaire. Il répond distraitement aux jeunots inquiets et aux anciens lessivés, semble tarder à se préparer. Même au cours du combat, instant présent prolongé, dilaté par excellence, il semblera, dans ses assauts rageurs comme dans ses esquives somnambules, mû ou retenu par un songe venu d’ailleurs et près à s’y engloutir à nouveau.

Pour l’homme et la femme comme pour le spectateur, le sentiment du temps ne saurait se résumer au défilement d’un chronomètre, d’autant qu’ici, il n’est pas de moment qui soit unanimement attendu ou redouté. C’est une affaire plus complexe, une reconstruction de chaque instant, un assemblage d’éléments disparates dont les mouvements des corps ne sont qu’une partie, ce dont Nous avons gagné ce soir, comme tous les grands films, prend acte comme malgré lui. Stoker finira tabassé dans une ruelle obscure, et bientôt titubant, et rejoint par son épouse affolée. C’est elle qui prononcera ces mots ambigus : « Nous avons tous les deux gagné ce soir. » Une enseigne illumine le trottoir d’en face. Dreamland, peut-on y lire : « le pays des rêves ». A l’horizon, naturellement. A moins qu’on ne l’ait jamais vraiment quitté ?

(Paru dans Les Cahiers du cinéma,
hors-série « Le guide des 100 plus beaux DVD de l’année », novembre 2002)

Nous avons gagné ce soir (The Set Up, 1959) de Robert Wise

Erwan Higuinen

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