Pas de printemps pour Marnie

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On n’en a jamais fini, avec Marnie. A quoi ça peut bien servir, pourtant, d’y revenir ici après tant d’autres, de revoir le film sur petit écran et en DVD ? Peut-être à ceci : à regarder, comme Sean Connery avec Tippi Hedren, si l’on peut domestiquer Marnie (et Marnie), si l’on pourra s’en approcher un peu plus qu’à la tentative précédente, si elle baissera la garde, à la longue. L’heure est grave, et l’affaire personnelle. Face au téléviseur, le seul projecteur, c’est le spectateur.

Une séquence laisse pantelant. La journée de travail terminée, les bureaux se sont vidés. Marnie est toujours là, qui s’est cachée pour attendre. Dans le coffre de l’entreprise, elle dérobe de l’argent. Mais voilà qu’apparaît au fond de l’écran une femme de ménage, qui vient vers nous, séparée de Marnie, qui marche dans la même direction, par une simple cloison. Avec cette manière de split-screen « naturel » (le plan est bien unique), la scène se révèle d’autant plus angoissante que tous les gestes y paraissent ralentis. Et, surtout, assourdis. On redoute le bruit (que produirait la chute d’une chaussure qu’elle a retirée) qui pourrait perdre Marnie. Et, en même temps, on l’espère. Disparaître, dans Marnie, ce n’est pas seulement changer d’apparence et d’identité. C’est aussi ne plus être entendue. Ce silence est une torture. Si Marnie s’en tire, elle pourrait nous échapper aussi.

Bien plus tard, elle a été démasquée, et épousée. Ils sont partis en voyage de noce, en croisière. Alors s’enchaînent brièvement des fragments de discussions, en tête-à-tête. Les lieux changent, comme les vêtements, mais les attitudes demeurent, les phrases semblent se répondre. Fin du silence ? Très provisoire, mais c’est déjà ça.

Des flashes rouge, quelques zooms insistants : dans Marnie, les artifices ne se cachent pas. Post-cinéma, nous voilà ? Oui, bien sûr, mais pas seulement. Ce recours à quelques effets extrêmement voyants ressemble aussi, bien que reposant sur des techniques tout autres, à un retour aux principes expressionnistes du cinéma des origines. Comme le jeu de Tippi Hedren qui, globalement glacial, d’une rigidité plus que moderne, bascule soudain dans l’excès primitif, la terreur qui brise. Quand elle prend peur, on ne saurait dire si les cris sont les siens ou si, l’enveloppant sans pitié, ce sont eux qui l’emportent au loin. Ne seraient-ils rien d’autre que l’accompagnement « musical » d’un film secrètement muet ?

Le silence, donc. Et l’abstinence, malheur de Mark Rutland-Sean Connery, constamment rejeté par Marnie. Les deux sont liés, le désir monte, la frustration rend brutal. Et la conversation ? On n’y arrive pas sans mal. C’est une façon de toucher, déjà, un pas dans la bonne direction, un aperçu, si tout se passe bien. Le désir monte encore. Et s’ils aimaient ça, cet inachèvement rageur mais droit, si la « psychanalyse » qui procure une issue au récit avait pour gros défaut d’être une parfaite solution ? Marnie, tu réponds ? Fin de la projection.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma, hors-série « Nos DVD », décembre 2001)

Pas de printemps pour Marnie (Marnie, 1964) d’Alfred Hitchcock

Erwan Higuinen

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