Les Experts

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Aux Etats-Unis, Les Experts est la série phénomène de ces deux dernières années, celle qui a détrôné Urgences au panthéon des audiences télé. Avec Alias et 24 heures chrono, elle forme aussi la relève des séries nées au cours de la décennie passée. Produite par la compagnie du peu estimable Jerry Bruckeimer (Top Gun, Armageddon, Pearl Harbor…), elle est surtout l’œuvre d’un jeune scénariste-producteur quasi débutant : Anthony Zuiker. A première vue, le principe des Experts est des plus ordinaires : chaque épisode débute par la découverte d’un crime, bientôt rejoint par une ou deux autres affaires qu’une équipe de policier s’attachera à résoudre. Par rapport à la dimension feuilletonnante de bien des séries modernes, au regard de la manière dont elles étalent dans le temps les répercussions d’un drame, on pourrait même, si l’on n’y regardait pas de plus près, y voir un recul vers les séries à épisodes « unitaires » des années 70. Mais s’il est bien une chose à laquelle invite Les Experts, c’est à y regarder de plus près.

 

Les cinq policiers réunis autour de la figure paternelle troublée de Gil Grissom (interprété par William Petersen, celui du mémorable Police Fédérale Los Angeles de Friedkin) font partie de la brigade scientifique de Las Vegas. Leur travail consiste à étudier tous les indices découverts sur les lieux d’un crime afin de confondre le coupable. Mais le titre français peut induire en erreur : les personnages de la série ne sont pas seulement des « experts » venant en aide à la classique police judiciaire et, plus tard, apportant leur témoignage au tribunal. Le titre original, C.S.I., Crime Scene Investigation, dit de manière beaucoup plus nette ce qu’ils sont : à peu près seuls, ces cinq policiers scientifiques travaillent à recréer le film des événements à partir des traces que ceux-ci ont laissés, à faire naître le sens du chaos, à obtenir qu’à partir de la scène figée (le lieu du crime perçu comme tableau final immobile) resurgisse la scène, au sens cette fois cinématographique d’enchaînement de gestes, dont elle fut le point final.

 

Pour ce faire, chaque détail a son importance : une empreinte de chaussure ou d’oreille, un cheveu ou la fibre d’un vêtement, la présence d’une substance chimique sur le corps de la victime ou de l’un des suspects. « L’entomologie est notre amie », récite, dans un épisode de la première saison des Experts, l’un de ses subordonnés au maître Grissom, adepte de l’étude des insectes retrouvés sur un cadavre (à partir desquels il peut déterminer la date de la mort ou le dernier repas du défunt). La phrase souligne que c’est en passant par l’infiniment petit, par la vie sub-humaine qu’ils feront parler les traces. Mais, aussi bien, que leur étude des comportements humains se voudrait froide, objective, purement scientifique, ce qui rejoint naturellement le point de vue de la série. Qui n’est alors jamais aussi forte que lorsqu’elle constate l’impossibilité d’une position hautaine et indifférente.

 

Si Las Vegas compte bien une brigade scientifique, Anthony Zuicker s’est permis de modifier d’une manière significative sa façon de travailler. Dans la série, contrairement à la réalité, les cinq héros, loin de rester enfermés dans leurs laboratoires, procèdent à l’interrogatoire des témoins et suspects. Ce qui, conceptuellement, change tout. Il ne s’agit pas seulement de recréer le passé (le crime) à partir de presque rien, mais de le faire en confrontant sans cesse ce que disent les indices (la science, aux résultats parfois mal interprétés) et les suspects (inégalement sincères, et au moins partiellement mensongers). C’est là que réside la force des Experts. Les flash-backs des crimes n’en sont pas : ce sont des work-in-progress sans cesse amendés alors que le montage se fait collage d’éléments disparates, des plongées à l’intérieur d’un corps humain au grossissement soudain d’un indice microscopique. Dans les années 90, la série américaine oscillait entre deux visions cousines : « La vérité est ailleurs », assurait X-Files alors qu’une série judiciaire comme The Practice reposait sur la quête d’un récit vraisemblable (aux yeux du jury/du spectateur). Avec Les Experts, comme dans un décrochement inattendu à la fois du De Palma de Snake Eyes ou de Blow Out et du Kurosawa de Rashomon, la vérité est fuyante mais elle est là. C’est une vérité de synthèse, fruit d’une exploration minutieuse de l’image et du montage comme exercice dialectique, dont la recherche guide cette série d’une prodigieuse modernité.

 

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°581, juillet-août 2003)

Erwan Higuinen

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