Les Carabiniers

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Les Carabiniers est le film de Godard sur la guerre, en tout cas l’un d’eux puisqu’il a aussi montré la guérilla (Week-end, One plus One) ou une guerre précise (For Ever Mozart). Mais c’est surtout un film sur toutes les guerres qui marie l’abstrait (l’idée de guerre) et l’ultra-concret pour ne gommer que le contexte, c’est-à-dire le prétexte, les justifications de telle ou telle guerre. Avec cette farce macabre et grinçante, Godard reprend les choses à la base, dépeint les soldats comme des enfants qui se croient libérés de règles oppressantes (« Est-ce qu’on pourra arracher un bras à un enfant ? », demandent-ils aux carabiniers venus les recruter) alors même qu’ils sont plus aliénés que jamais, obsédés par leurs envies de richesse. Ils reviendront avec leurs « titres de propriété », en l’occurrence de simples cartes postales, des images qui ne tiendront pas leurs promesses (ou celles qu’ils ont cru y voir) même si leur dévoilement en forme d’énumération appelle tout un (autre) monde.

Ces Ulysse, Michel-Ange, Vénus et Cléopâtre qui s’apostrophent de sonores « merdre » vivent dans un no man’s land boueux, détachés d’un monde seulement visité pour piller et exécuter. Ils viennent d’avant le cinéma; l’un d’eux, voyant un film pour la première fois, s’approchera, se penchera, tentera de pénétrer dans l’image pour finalement décrocher l’écran.

Entre les séquences de guerre au réalisme très terre à terre, non spectaculaires, Godard intercale des plans d’archive (les chars, les explosions, les charniers) et, sur des cartons, les lettres des combattants à leur famille qui, pour être grotesques et obscènes, n’en sont pas moins d’authentiques extraits de lettres de soldats. Entre ces éléments hétérogènes, le lien se fait mal, dans l’incompréhension et la confusion, le manque, l’absurdité. «La guerre, c’est simple, c’est faire entrer un morceau de fer dans un morceau de chair», entendra-t-on dans For Ever Mozart, trente-trois ans plus tard.

(Paru dans Libération du 20 mai 1998)

Les Carabiniers (1963) de Jean-Luc Godard.

Erwan Higuinen

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