Les aléas du direct

X-cops

Emue, la série télé se souvient de son passé. De ses ancêtres, plutôt : les dramatiques en direct, tournées sans filet. Alors, elle regarde du côté de ses voisins d’aujourd’hui, les inégalement grands reportages, singe leurs dispositifs faussement hasardeux, invite leur esthétique à contaminer la sienne. C’est devenu une manière de passage obligé : l’épisode-reportage, dans lequel une équipe de télévision filme le travail des personnages. The Practice s’y est adonné, Urgences aussi (de façon plus extrême : en inaugurant sa quatrième saison avec un épisode en direct intégral). A présent, c’est au tour de X-Files de s’emparer de cet artifice. Dans un épisode récent, Mulder et Scully enquêtent sur des apparitions de monstres dans un quartier populaire de Los Angeles, devant les caméras d’une émission calquée sur COPS (que diffuse la Fox, au même titre que X-Files) dont le principe est de montrer de véritables interventions policières. Mulder se laisse aller à ses hypothèses surnaturelles coutumières. Scully, sa sœur de substitution, l’invite à plus de discrétion. « Mais ils couperont ça au montage », lui rétorque-t-il. Voilà le fantasme : intercepter les chutes, les accidents. Sauf que c’est le contraire : pas de bête rageuse devant la caméra, il faut tout imaginer. Car, ironiquement, on en voit moins que d’habitude. C’est un effet de flou, de brouillage blairwitchien, forcément excitant (pour les familiers de la série), forcément frustrant. La vue n’est que partielle, le cadre resserré. Quelques épisodes plus tard, logiquement, c’est un scénariste hollywoodien qui suit Mulder et Scully. Les vrais monstres, les hybrides, ce sont eux.

SportsNight (sur Série Club) opère le chemin inverse. Là aussi, le modèle est donné : SportsCenter, l’émission-phare de la chaîne sportive ESPN. Chaque épisode de la série s’ouvre sur une copie de ladite émission. Puis le cadre s’élargit, la caméra s’éloigne et l’on découvre la productrice, les techniciens, les journalistes. N’était ce TV show dans le TV show, SportsNight viendrait s’ajouter mollement à la poignée de bonnes sitcoms sur l’autre vie de famille, celle que l’on tente de s’inventer au bureau (cf Working, au vérisme cartoonesque méconnu). Là, chaque épisode est discrètement hanté par la perspective du retour sur le plateau. C’est un contre-la-montre implicite, un jeu de masques qui craquent à peine, une suite de confrontations au burlesque sous-jacent, à l’hystérie rentrée. Ce n’est pas la première sitcom fonctionnant sur ce principe – il y eut The Larry Sanders Show, The Brian Benben Show… –, mais jamais comme ici l’idée, constitutive du direct, que l’instant crucial est toujours le suivant n’avait été aussi tangible. C’est une angoisse vagabonde, un désir inassouvi, une excitation contagieuse. C’est du théâtre sportif. La quintessence de la télévision ?

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°552, décembre 2000, chronique « Serial Lover »)

Erwan Higuinen

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