L’empire de l’adolescence

4-Sex-and-the-city

Du cinéma à la télévision, il n’y a pas que l’écran qui rétrécit. Les personnages aussi, nulle part aussi gamins que dans le monde des séries. Sur les canapés plutôt incestueux de Friends, c’est même la base. Qu’un couple décide de dépasser les étreintes furtives pour s’installer ensemble (Monica et son Chandler à l’immaturité supposée définitive), et l’on croit basculer dans la science-fiction. Si l’un ou l’autre entame une liaison hors du groupe, avec un ami du père (Monica et le moustachu qu’interprétait Tom Selleck il y a quelques saisons) ou une étudiante (Ross et une blonde de dix ans sa cadette), c’est toujours dans une adolescence retrouvée que se joue l’idylle passagère. Idem chez Ally McBeal lors de sa romance fantasmée avec un teenager qui, dans quelques séquences rêveuses illuminées, paraissait presque son aîné.

Et les trentenaires de Sex and the City, qui s’énumèrent toujours en presque direct, juste après ou juste avant, leurs ébats et leurs erreurs avec beaucoup de garçons et quelques hommes (dont l’indépassable M. Big aux perpétuels retours) ? Dans un épisode récent, ces grandes filles tendance rencontraient leurs doubles réduits dans une bar-mitzvah upper-class. Elles étaient trois, avaient 13 ans et devisaient blow jobs et détournements de pop-stars gay. Horrifiées, nos héroïnes se figeaient, comme dépossédées de leur discours libertin exhaustif. Les flux de récit s’interrompaient, comme leur traditionnelle émulation fillette. Mais elles se retrouvaient finalement pour fumer de l’herbe entre copines, sixteen again, générique de fin.

A l’opposé, voici New York Police Blues, royaume des confidences rationnées, de la rétention feutrée. La délivrance verbale devrait être un aboutissement : lorsqu’un criminel passe aux aveux, l’affaire est close. Mais rafler la confession suppose tout un cérémonial – répartition des rôles entre flics, déplacements dans un espace de plus en plus réduit, d’une salle du commissariat à une autre. Surtout, chaque épisode se poursuit alors que seuls les flics restent en scène. Car c’est d’abord entre eux que domine le silence, les séquences dédiées à leurs vies privées (de quoi ? de tant de choses…) le prouvent : ils tremblent sur place, fébriles lourds-légers. Mais, parfois, c’est l’état de grâce, et ils se comprennent à demi mots. Un geste, un regard, de vagues sous-entendus et ils évoluent avec une grâce sauterelle, en simili apesanteur. Mais il en est un qui trébuche, Greg Medavoy, solitaire divorcé, rouquin malhabile dont les approximations limite ridicules agacent ou gênent. C’est lui le plus faible, le vilain petit canard qui voudrait tant ressembler aux grands. Il a toujours été là, on ne sera jamais ni complètement avec lui, ni bien sûr contre lui. Tout autour, peu à peu, les murs de la cour de récré repoussent une fois de plus.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°555, mars 2001, chronique « Serial Lover »)

Erwan Higuinen

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