Buster Keaton

Buster

Au début, on le voit à peine. La star, dans la première grosse douzaine de courts métrages de Buster Keaton, c’est Fatty Arbuckle, encombrant, joyeux et presque sans scrupule. Keaton n’est alors qu’un acteur de music-hall qui débute au cinéma, un faire-valoir dont le physique fluet et la gestuelle acrobate contrastent idéalement avec l’énergie joviale de Fatty. Nous sommes en 1917, en 1918, en 1919. A l’époque, Keaton n’est pas encore tout à fait Keaton, même s’il se ressemble déjà beaucoup.

Dans La Noce de Fatty (His Wedding Night, 1917), il nous régale même d’un vibrant éclat de rire – ce sera son dernier. En 1920, tout change : avec le producteur Joseph M. Schenck et Eddie Cline comme co-réalisateur, Buster Keaton quitte Fatty et déclare son indépendance. Les courts métrages qui suivront seront totalement les siens – il y fait d’ailleurs presque tout. On s’attend à assister, de film en film, à une lente progression vouée à aboutir à la maîtrise sans faille de ses longs métrages. Mais non : dès La Maison démontable (One Week, 1920), c’est déjà le Keaton que l’on connaît. Au slapstick inventif mais extrêmement scénarisé des films de Fatty Arbuckle succèdent des œuvres au trait plus net mais aussi plus audacieux, dans lesquelles les catatrophes s’enchaînent avec une logique imparable. Le petit homme est peut-être incompétent, mais il affrontera les éléments et s’appliquera à résoudre ses innombrables problèmes pratiques avec détermination.

Au début, donc, on le distingue à peine. Mais si l’on tente l’expérience consistant à regarder les uns à la suite des autres les 32 courts métrages d’une vingtaine de minutes chacun que regroupent les quatre DVD de l’élégant coffret Arte Vidéo (soit une durée totale de près de 11 heures), les yeux écarquillés, on ne voit bientôt plus que lui, Keaton, répondant au nom de Malec, de Frigo ou de Buster, en golfeur, en bagnard, en jeune marié, en employé de banque, en marin… On le voit même là où il n’est pas. C’est lui, là ? Non, andouille, c’est un chimpanzé. Et voilà que, dans les premières minutes de Frigo Fregoli (The Playhouse, 1921), Keaton est réellement partout. Il est le chef d’orchestre et tous ses musiciens, mais aussi l’ensemble des spectateurs, du gamin à sucette à la femme fardée, et puis le machiniste qui s’active en coulisse. Ce n’était qu’un rêve, il se réveille. Mais devient alors pour de bon le singe du spectacle, puis l’un des zouaves du numéro suivant et, quand il ne panique pas devant un miroir, il peine à distinguer les deux jumelles dont l’une est sa fiancée.

Goût un rien paniqué du travestissement, du trompe-l’œil qui se matérialise, ubiquité fantasmée, métamorphoses successives de soi en presque soi, voilà la partition qui se joue ici. Buster Keaton, plus encore que les autres acteurs du burlesque, paraît être toujours à la fois un peu plus et un peu moins qu’un personnage, comme si celui de chaque film dialoguait, vaguement contrarié, avec celui que dessine l’œuvre dans son ensemble. Ou, pour dire les choses autrement, il enfile les rôles comme autant de vêtements, parfois l’un sur l’autre, pour ensuite prouver qu’il sont à sa taille. Et tant pis si ça baille : il bougera alors suffisamment vite pour donner l’illusion qu’il remplit son habit. Ou alors, l’air de rien, il grandira.

Et nous ? Comme Keaton dans Frigo Fregoli, on s’est endormi, et avant la fin des 32 films. Au petit matin, on s’est regardé deux fois dans le miroir, pour vérifier. La première, on aurait juré que c’était lui.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma, hors-série « Nos DVD », décembre 2001)

Buster Keaton : L’intégrale des courts métrages (1917-1923)

Erwan Higuinen

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