24 heures chrono

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24 heures chrono est une série privilégiée. Annoncée avec fracas par Canal + qui la diffuse chaque samedi soir de l’automne, elle ne connaîtra pas l’anonymat qui a englouti, parmi d’autres, l’excellente New York 911 (diffusée à une heure extrêmement tardive et avec une grande discrétion par France 2 il y a quelques mois). Mais 24 heures chrono s’avance avec un petit plus conceptuel : le temps réel. Le premier de ses 24 épisodes commence à minuit, le dernier s’achèvera 24 heures plus tard. Entre-temps, les membres de la Cellule Anti-Terroriste (C.A.T.) commandée par Jack Bauer (Kiefer Sutherland) auront tout fait pour déjouer une tentative d’attentat dirigée contre un sénateur noir candidat aux élections présidentielles américaines. Mais la fille de Bauer profite de la soirée pour faire le mur, et les deux garçon avec qui son amie et elle avaient rendez-vous les kidnappent. Et la presse menace de réveiller un vieux scandale qui handicaperait sérieusement le sénateur Palmer. Et, au sein de la C.A.T. comme du groupe terroriste, certains pourraient bien se désolidariser de leur équipe.

 

Tout cela nous est donc présenté en temps réel. Mais il faut préciser ce que l’on entend par là : c’est le mouvement de l’horloge, l’écoulement du temps qui est respecté. Le spectateur n’est pas invité à suivre un personnage, une action unique du début à la fin des 24 heures : la série passe sans cesse de l’une à l’autre, laissant la première se poursuivre loin de ses yeux pour en reprendre une deuxième en route. Avec, aussi, une grosse différence entre la manière dont cette série fut regardée aux Etats-Unis et celle dont on la découvre en France. Chaque épisode dure environ 45 minutes, les nombreuses coupures publicitaires achevant, à la télévision américaine, de remplir l’heure annoncée. En France, la diffusion n’est pas interrompue, d’où de réguliers bonds dans le temps, au-dessus desdites coupures. Ce n’est pas une durée brute qui nous est offerte, loin de là : des portions de temps nous sont fréquemment volées, creusant un gouffre dans le récit. Alors, la série devient vertigineuse.

 

Ne pas écouter ses créateurs, Joel Surnow et Robert Cochran, qui proclament à longueur d’interviews que 24 Heures Chrono est une série sans ellipse : elle n’est au contraire constituée que de cela. Même la scène d’action la plus nerveuse recouvre aussi l’ellipse d’autre chose, ailleurs, selon un autre des points de vue dont la confrontation décalée (dans le temps) guide le montage de chaque épisode. Le concept – le temps réel – semblait impliquer une unicité de regard. Le dispositif – dont découle l’extraordinaire réussite de la série – opte pour l’option inverse : 24 heures chrono n’est que discontinuité, les recours fréquents au split-screen (deux, trois, quatre ou cinq fenêtres se partagent l’écran) venant souligner que, toujours, quelque chose se passe que l’on ne voit pas et qui aura des répercussions sur ce qui se déroule devant nos yeux (c’est là que la série rejoint Loft-StoryBig Brother : la surveillance totale est impossible). Il ne saurait y avoir ici de moment seul, réellement autonome : le passé et l’avenir (chaque épisode débute, s’achève et est scandé par le défilement des secondes sur un chronomètre incrusté à même l’image, rituel marquant plutôt que gimmick facile), mais aussi le présent en d’autres lieux s’y reflètent toujours, serait-ce par leur inaccessibilité.

 

Ceci posé, on ne s’étonnera pas qu’il s’agisse avant tout d’un récit paranoïaque, d’une affaire de fantasmes inversés (c’est là que 24 heures chrono rejoint l’autre grande série récente : Alias). L’adversaire est là, tout près, à moins qu’il ne soit carrément en nous. Quant au lointain, il est lui aussi inquiétant – les rues sont dangereuses, des complots se trament dans l’ombre d’un raccord abrupt. Si l’on y tient, on peut voir là l’image d’une Amérique inquiète de se sentir divisée, de voir l’illusion d’unité éclater pour céder la place à une juxtaposition d’espaces-temps menaçants. Mais la portée de 24 heures chrono est plus large. Au même titre qu’Alias, elle se pose à côté de l’histoire continue des séries, pour transmuer plutôt un cinéma d’action daté en œuvre expérimentale ouvertement grand public. Elle réfléchit comme nulle autre l’écoulement du temps, ses scissions cruelles. La fin de chaque épisode en devient un scandale.

 

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°572, octobre 2002)

Erwan Higuinen

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