Tim Burton : le marionnettiste

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« Mais Henry, c’est notre fils ! » s’exclame la femme. « Non, c’est un monstre ! » lui rétorque son mari, choqué à la vue de la chose dont elle vient d’accoucher : Stainboy, l’enfant tache, qui laisse des traces douteuses là où il passe. Apparu pour la première fois dans La Triste Fin du petit enfant huître et autres histoires (édité en France par 10/18), Stainboy est le héros inhabituel et plus ou moins réticent d’une série de courts métrages d’animation conçus par Tim Burton et diffusés sur Internet. Dans ces petits films à l’humour noir un peu triste, Stainboy affronte d’autres « monstres » issus du cerveau du cinéaste, l’enfant robot, l’enfant toxique, la fille qui fixait, fixait, fixait… Des créatures qui dérangent, qui font tache, justement. A chaque fois, c’est comme un concentré du cinéma de Burton, une reprise en miniature de ce qui occupe la quasi totalité de ses films, de Pee Wee’s Big Adventure à Edward aux mains d’argent, des deux Batman à Ed Wood, de Beetlejuice à sa mal aimée Planète des singes. Dans tous ces films, on trouve des personnages en marge, secrètement fragiles, pas tout à fait humains et dans lesquels on se reconnaît pourtant fugacement. Des hybrides trop étreints jusqu’au moment où ils sont rejetés, à moins que ce ne soit le contraire. Autour d’eux, l’univers est lui aussi changeant, pas tout à fait réel et pourtant étrangement familier. Stainboy, lui, officie en traînant les pieds dans une banlieue banale du nom de Burbank. C’est là que tout a commencé bien des années auparavant.

Dans le ciel passent les avions qui décollent sans fin de l’aéroport voisin. Tout près de la maison familiale s’étend un cimetière que le jeune Timothy William Burton aime hanter avec ses rares amis. Il est né quelques années plus tôt, en 1958, et promène son mal-être en solitaire, se sent « différent » et ne trouve de consolation que dans les films d’horreurs qu’il avale avec voracité. Des trucs bizarres avec des monstres, et puis les adaptations des œuvres d’Edgar Poe par Roger Corman, interprétées par l’inégalable Vincent Price qui deviendra plus tard son ami – Burton lui consacrera un documentaire et l’invitera à jouer le rôle de l’inventeur mort avant d’avoir achevé sa création dans Edward aux mains d’argent. Mais pour l’heure, celui qui se sent une créature inachevée, c’est Tim Burton, dans cette ville de Burbank où se passent son enfance et son adolescence. Burbank, c’est un cauchemar conformiste, une ville terne au possible, où rien ne se passe, où rien ne dépasse. On peut sans prendre de risque parier qu’elle avait beaucoup en commun avec les alignements pastel de pavillons sans âme d’Edward aux mains d’argents. Mais Burbank, c’est aussi le siège de la Walt Disney Company, où Burton sera à l’aube des années 80 chargé de dessiner de jolis animaux pour ce qui allait devenir Rox et Rouky – ce n’est pas le travail dont il garde le meilleur souvenir, ni celui qui lui apporta le plus grand succès. Une communauté tristement conservatrice pour environnement, le lieu d’où se répand vers le monde entier une joie sautillante préfabriquée à base d’animaux qui parlent, et un cimetière à proximité. De là sont issus presque naturellement les mondes parallèles de Tim Burton.

C’est sans doute dans L’Etrange Noël de Monsieur Jack que cette coexistence d’univers séparés trouve sa représentation la plus nette. Un film que Burton n’a pourtant pas mis en scène lui-même : pris entre le tournage du deuxième Batman et la préparation d’Ed Wood, il a préféré en confier la réalisation à son ami Henry Selick, rencontré à l’époque où tous deux traînaient leur peine chez Disney. Mais l’intrigue et les personnages sont bien de lui, comme les décors, les couleurs, les lumières fantasmagoriques et les larmes à peine contenues. Contrairement à ce que l’on en retient d’abord, le film ne met pas en relation deux mondes mais trois. Il y a celui d’Halloween, peuplé de monstres pittoresques recréés par Burton mais venus en droite ligne des films d’horreur des années 50 et 60 qu’il a tant aimés : le vampire, le loup-garou, la créature du lac noir… A côté de cela, le film présente une version stylisée de notre monde, que le squelette Jack troublera en croyant bien faire lorsqu’il décidera de remplacer le Père Noël. Dont la maison, tout juste entraperçue, est bien le troisième monde, celui de Disney, celui que les monstres qui font peur aux enfants voudront éclipser. Dans le film, il est évident que la sympathie de Burton va aux monstres qu’il a pris tant de plaisir à concevoir. Pourtant, on n’y ressent pas de rejet des autres mondes, mais plutôt une tristesse à ne pouvoir en faire partie. Plus tard, lorsqu’il tournera Mars Attacks, le cinéaste fera preuve d’une rage destructrice – par ailleurs réjouissante – beaucoup plus nette. Car Tim Burton sait être méchant comme un enfant qui se décide à détruire ses jouets et accompagne ses brutalités étudiées d’un rire strident. Mais bientôt ressurgit la mélancolie – les jouets sont cassés, on est bien avancés.

Il n’est pas difficile de reconnaître Burton dans ses films. Pee Wee s’est construit un monde de substitution, une enfance préservée pour lui tout seul. Edward, dont la chevelure hirsute évoque irrésistiblement celle du cinéaste, doit bientôt repartir dans son château moyenâgeux : les villageois vaguement sixties n’ont pas voulu de lui. Batman, lui, multiplie les sauvetages héroïques mais vit cloîtré loin de tous, éternellement chétif sous son armure, encore petit garçon et déjà vieux garçon. Mais dans Batman, il y a aussi quelque chose de Burton chez les « méchants », de l’hystérie destructrice du joker à la revancharde Catwoman, sans oublier le Pingouin, enfant rejeté, adulte sanguinaire. Car si ces personnages raffolent des masques, c’est aussi le cas de Burton, qui passe sans cesse de l’un à l’autre. L’histoire que raconte ses films n’est jamais tout à fait celle que l’on croit. Les épisodes de ses récits sont des tableaux composites qu’accompagnent idéalement les compositions à la fois cousines et toujours différentes de son complice musicien Danny Elfman. Ce sont des suites de travestissements, des renversements d’affection. Autour des personnages, le monde change aussi. Car ce qui paraissait accueillant (une famille heureuse, une foule conquise d’avance) devient soudain inquiétant, et ce qui semblait horrible (une créature difforme, une demeure gothique que l’on devine dans l’ombre) fait alors figure de dernier refuge possible. C’est une affaire de retournements et de dédoublements, d’instabilité chronique, d’enchantement qui enfante la peur, et inversement.

Les mondes que nous offre Tim Burton sont des reconstructions mêlées de tout ce que ses yeux ont vu, un collage inspiré dans lequel il glisse son bestiaire personnel. L’Amérique contemporaine s’y marie avec les films d’horreurs des années 60 pour donner naissance à un univers paradoxalement accueillant car si les monstres y souffrent, ils y trouvent naturellement leur place, la première place. C’est un espace sur mesure pour les enfants tristes, pour les adolescents frustrés, pour les adultes qui ne parviennent décidément pas à croire qu’on les perçoit comme tels. On s’y projette, Burton aussi, et parfois, il a des surprises. A la fin de l’année 1991, il passe quelques jours à New York. « J’ai eu l’impression de l’avoir déjà rencontrée auparavant », dira-t-il plus tard à la presse américaine de la femme qu’on lui présente au soir du réveillon. Actrice et mannequin, elle s’appelle Lisa Marie Smith. C’est aussi l’improbable incarnation de Sally, la jeune fille en chiffons à peine cousus de L’Etrange Noël de Monsieur Jack dont la chanson de solitude tirerait des larmes à un lave-vaisselle. Le miracle s’est produit, le circuit s’est inversé : l’un de ses personnages vient à Tim Burton. Elle jouera une mémorable Martienne dans Mars Attacks. On la verra dans Ed Wood, dans Sleepy Hollow. Ils vivront ensemble pendant 10 ans.

En apparence, avec le temps, une transformation s’est opérée. Depuis Mars Attacks, les titres des films de Burton ne contiennent plus le nom de leur personnage principal. Après Edward…, Batman ou Ed Wood, voici Sleepy Hollow et La Planète des singes. Pourtant, Sleepy Hollow recrée comme jamais l’atmosphère des films d’horreur des années 60, à commencer par ceux, désormais mythiques, produits en Angleterre par la firme Hammer. Et Johnny Depp y incarne un nouveau héros inadapté. Mais c’est avec La Planète des singes que Tim Burton a le plus dérouté ses fans. Comme à l’époque de Batman, il a tenté de se plier à la commande tout en se l’appropriant, mais l’exercice s’est révélé plus difficile. Dans le film, le héros est attendu comme le messie, mais c’est aussi un synonyme possible d’étranger, de monstre. L’aventure devient épique, comme les rapports de Burton avec ses producteurs. Mais au fond, rien n’a changé : c’est toujours Stainboy qui fait le film.

(Paru dans Numéro 36, septembre 2002)

Erwan Higuinen

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