L’envol du hamster

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1951 : avec son épouse Lucille Ball, Desi Arnaz crée I Love Lucy, la première sitcom de l’histoire. Pour aller vite, la télé kidnappe la part théâtrale de la comédie américaine en perte de vitesse et laisse le champ libre au cinéma, qui s’empresse d’inventer un burlesque moderne (Frank Tashlin, Jerry Lewis, Blake Edwards). 2001 : même si l’on nous répète qu’aux Etats-Unis, la sitcom est en perte de vitesse, elle prolifère à la télévision française, séries stars et fonds de tiroirs mêlés, sautant d’une chaîne à l’autre dans un désordre presque assumé.

Genre encore mal aimé, la sitcom n’est généralement reconnue en milieu cinéphile – où son nom même frôle l’insulte – qu’à titre exceptionnel, pour une série ou deux qui se détacheraient de la masse forcément indigne de leurs congénères. Mais si la sitcom offre de tout, de l’horrible (Norm) au génial (Friends), la différence n’est pas de nature, et le pire peut se hisser brièvement au niveau du meilleur. C’est que l’unité sur laquelle doit se porter le jugement demeure incertaine : est-ce la série entière, de sa naissance à sa mort, la saison, ou l’épisode, la séquence, le gag ? Pour qui en regarde beaucoup, il arrive qu’un gag revienne à la mémoire, précis, sans que l’on parvienne à se souvenir de quelle sitcom il provient. Comme s’il pouvait appartenir à n’importe laquelle.

Pourtant, chacune est située dans un univers extrêmement délimité, avec des personnages aux activités très déterminées. Exemples : Stark Raving Mad est centré sur un écrivain de romans d’épouvante, Frasier sur un psychanalyste-animateur radio. Mais ces séries ne sont jamais meilleures que quand elles évoluent, non au-delà de leur cahier des charges, mais en-deça, s’en échappant par le bas en se concentrant sur des détails a priori insignifiants : la peur d’un pigeon dont on a écrasé les œufs pour la première, la grosse déprime d’un chien pour la seconde. Des idées que pourraient aussi bien accueillir Dharma and Greg, The Drew Carey Show ou It’s like, you know. L’essentiel est d’y penser, et de savoir interpréter ces situations.

Les auteurs de Seinfeld l’avaient bien compris : seuls comptent les rebondissements obsessionnels, l’essentiel est d’aggriper ce qui passe et de ne plus le lâcher. Sur un registre différent, SportsNight ne fait rien d’autre. Ses journalistes sportifs passent leur temps à parler, à répéter sur un autre ton ce que vient de dire leur interlocuteur, retranchant des mots, en ajoutant d’autres, rusant, feintant dans une partie de ping-pong verbal toujours recommencée, gagnés par l’ivresse du langage libéré du sujet (de conversation, entre autres) supposé. La grandeur de la sitcom est celle du hamster qui, dans sa cage, fait tourner sa roue. Vite, toujours plus vite. Si vite qu’à la fin, il s’envole.

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°554, février 2001, chronique « Serial Lover »)

Erwan Higuinen

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