Kazan, l’Amérique incertaine

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Une apparition d’une blancheur à perdre haleine, un réveil tonitruant, le rêve d’un autre monde. Baby Doll, Un homme dans la foule, America America. Ce n’est pas le tiercé Kazan où l’on se love avec la plus grande ferveur (ce serait plutôt A l’Est d’Eden-Le Fleuve sauvage-La Fièvre dans le sang), mais pas non plus la façon la plus stupide de revenir vers ce cinéaste renommé pour ses plus mauvais films (Sur les quais, Un tramway nommé désir) et à qui l’on tient démesurément rigueur d’une dénonciation maccarthyste alors même que celle-ci est un gage de cohérence, la trahison ayant toujours été l’une des grandes affaires de son cinéma. Plus exactement, ses films sont agités par un doute quant au rapport possible entre l’individu perçu comme un îlot en fusion et ce qui lui fait face (un partenaire amoureux, une famille, la société, le monde) ou, ce qui revient à peu près au même, par une incertitude quant à la pérennité de tout engagement.

 

Dans Baby Doll, un Karl Malden au visage et à la chevelure en bataille perdue est l’époux atrabilaire mais soumis d’une jeunette qui aura 20 ans demain. D’ici là, promis, il ne la touchera pas. Mais il est propulsé hors du film, cédant la place à un Italien à moustache qui entreprend la blonde comédienne. Comédienne ? Oui, car celle-ci, qui nous est apparue suçant son pouce et endormie dans un berceau, n’est pas une enfant : son exploit est de convaincre les hommes qu’elle en est une, lesquels perdent pied face à l’étendue plate de son visage aveuglant. Mais elle joue si bien qu’elle devient son propre public, jusqu’à y croire à son tour. Plus que la caricature sudiste et les phrases-grimaces importe ici l’alternance du flux et du reflux, entre la pose et le « surjeu », l’abandon et le viol avec les yeux et la bouche, l’élargissement et le rétrécissement de l’espace (la maison vide) et du temps. Le désir n’est pas direct pour tous. Les continents se regardent dériver : la jouissance et la tragédie sont là.

 

Comme cette Baby Doll, le héros au corps dépensier d’Un homme dans la foule est à la fois un comédien et une « nature ». Et, comme c’est presque toujours le cas chez Kazan, comme avec Brando ou James Dean, l’un et l’autre ne s’affrontent pas, contrairement à ce qu’essaie de nous faire croire le scénario de Budd Schulberg. Ce hobo hillbilly viré star télé nationale n’est pas quelqu’un qui cache son jeu, pas un faussaire de génie. Tel que Kazan le filme, c’est un performer, un phénomène, un monstre américain. Tout personnage filmé durablement par Kazan se change en monstre américain, en homme (ou femme) qui se détache de la foule et autour de qui cette dernière se réorganise. Ici, la foule, c’est l’Amérique des années 50 – le portrait est saisissant. Surtout, il y a une femme qui se croyait le Pygmalion ou le docteur Frankenstein de la créature charismatique. Erreur : il n’est même pas le diable, elle n’est même pas son Faust. Elle est son premier spectateur, du moins chronologiquement. C’est son seul privilège, qui ne lui donne pas droit à grand-chose, et en particulier pas à voir respectée une promesse de mariage. Toute l’Amérique se sentira trahie, qui n’a pas saisi la nature comédienne.


Collage venteux de miniatures étirées, un peu russe, un peu wellesien,
America America semble d’abord loin de ces valses alanguies ou rageuses autour de figures intensément peuplées. Mais cette autobiographie générationnellement déplacée est aussi une histoire de possession. Diable ou dieu, le carburant est une idée fixe, celle de la terre promise dont le nom redoublé suffit pour fonder une religion. Par définition, l’idée ne bouge pas, et le monde est sans cesse condamné à se caler sur elle. C’est une aventure individuelle, même partagée par beaucoup. La vie est une addition continue de parcours-désirs autonomes qui entrent parfois en collision. Pas d’alliance possible qui ne soit sacrificielle (la jeune femme promise au héros, son compagnon de voyage). Et pourtant, le portrait est collectif. Le véritable Actor’s Studio est une collection d’exils.

 

(Paru dans Les Cahiers du cinéma n°575, janvier 2003)


Coffret Elia Kazan (3 DVD) : America, America (1963), Un homme dans la foule (1957), Baby Doll (1956).

Erwan Higuinen

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